4 novembre 2008

Aujourd’hui Obama ; hier Alabama !

Ce n’est pas un cri de victoire car à l’heure où j’écris cette note les jeux ne sont pas encore faits mais il m’est impossible de garder les bras croisés en attendant les résultats d’une élection dont l’enjeu est planétaire, n’ayons pas peur des mots et des jeux de mots. Je regrette soit dit en passant qu’ « au bas mot » ait déjà été utilisé par d’autres commentateurs pour pronostiquer le nombre de voix qui départagera les deux candidats à la présidence d’un état dont la Statue de la liberté  est restée longtemps un symbole vide de sens pour une fraction importante de sa population.

Obama, c’est encore l’anagramme de Bamao, ce gentil pygmée mis en scène dans une série télévisée française pour petits enfants des années 70 : Pépin la bulle…Obama n’est pas un pygmée mais un géant ; il n’est pas dans une bulle mais dans la réalité de l’Amérique du 21e siècle, bien différente de celle du précédent malgré la survivance de réflexes sociaux – et surtout psychologiques - archaïques. L’Amérique a en effet progressé sur le chemin de l’égalité raciale en dépit de ces électeurs qui affirment ostensiblement devant les caméras de télévision : « Je ne vais quand même pas voter pour un Noir ! » (sondage de micro-trottoir, Informations France 2 du 3/11). Et si par malchance il ne devient pas cette nuit le premier président américain « de couleur », d’autres Obama mettront leurs pas dans le sillon qu’il a tracé, rejoignant ces présidents américain noirs des films de science fiction qui n’ont fait qu’anticiper une évolution que certains lntellectuels africains-américains comme William E.B. Du Bois ou Carter G. Woodson croyaient impossible en leur temps.

L’espoir que la candidature d’Obama suscite dans toutes les couches de la population aux Etats-Unis et dans de nombreux pays du monde, montre s’il était besoin de le rappeler, que ce 4 novembre est un jour historique. Historique, notamment, pour toutes ces personnes qui se sentent concernées  lorsque  quelqu’un est  jugé sur la couleur de sa peau et non en tant qu’être humain, avec ses qualités et ses défauts.  Le jeune Abdoulaye Fofana en sait quelque chose ; le tabassage qu’il a subi à Montfermeil n’est pas sans rappeler le vécu des jeunes manifestants de Montgomery exposés aux sévices identiques dans les années 50. Un demi-siècle après le début des grands mouvements en faveur de l’égalité raciale, il n’est pas inutile de montrer le chemin parcouru aux Etats-Unis en rappelant la condition des électeurs noirs à une époque encore plus sombre de leur histoire sociale : l’avant-guerre.«[4 008872] sur [6 531939] électeurs nègres [sur 13 millions de Noirs]  sont privés du droit de vote et de toute participation à la vie politique. C’est dans les états de la Caroline du Sud, de la Louisiane, de l’Alabama, de la Georgie, de la Floride, où le pourcentage des électeurs comprend respectivement 42, 36, 35,6, 35,2, 29 pour cent de Noirs que l’on note l’élimination politique la plus brutale. Lynché, s’il veut voter, par les républicains s’il ose être démocrate, par les démocrates s’il veut être républicain, amputé de tous ses droits, par qui le nègre est-il défendu ? Quelle est la main qui se tend vers l’Intouchable ? Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur ou contre le communisme, la loyauté commande de reconnaître que seul ce parti a inclus dans son programme et son action pratique la pleine égalité pour le Nègre : son droit à la libération économique, politique et sociale. Des hommes comme James Ford, petit-fils de lynché, ouvrier de formation universitaire, ancien combattant de la Grande guerre, présenté par son parti à la candidature de la vice-présidence des Etats-Unis, un jeune héros comme Angelo Herndon, symbolisent le nègre nouveau, résolu, conscient de sa jeune force et qui a lié dans la fraternité du combat son destin à celui de l’ouvrier blanc. » .

L’auteur* conclut  son intervention en des termes pleins d’espérance. Un Martin Luther King ne les aurait pas désavoués mais il aura fallu son fameux discours de 1963 et encore  beaucoup de patience pour que la prophétie devienne une réalité : « […] je salue la noblesse et la grandeur de la tâche entreprise par des hommes de bonne volonté, hier frères ennemis, aujourd’hui réconciliés sur les ruines des préjugés, pour une nouvelle Abolition de l’Esclavage et la reconstruction du monde. »

*Jean Canu. Extrait de : « Le Mot de la Négresse ». - in : L’Homme de Couleur. - Paris : Plon, 1939.  (Présences. 3e série).

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