30 juin 2014

Atu e atoa (A « tu » et « à toi »)

La France, premier pays touristique du monde, doit mieux faire en matière d’accueil. Cette volonté affichée par le gouvernement est justifiée ; elle m’a donné envie de jouer les ethnologues. Non pas pour étudier la population d’une île du Pacifique, comme le donnerait à penser le titre de ce billet, mais pour évoquer une catégorie de gens vivant dans les îlots bien de chez nous : le peuple des boutiquiers qui animent les quartiers de Paris ou des agglomérations où l’on a encore plaisir à faire ses courses. L’attitude de quelques-uns de ceux que j’ai pratiqués, à proximité de mes domiciles successifs ou lors de voyages, m’a marqué ; les « meilleurs » souvenirs qu’ils m’ont laissés méritent d’être rapportés. L’approche se situe sur le plan du comportement et du langage ; elle permet de constater que le métier de boutiquier, comme celui de tenancier de restaurant, devrait s’apprendre, ce qui n’est pas toujours le cas.

Je vois quatre catégories de comportements de ces boutiquiers : normale, familière, distante et grossière. Je ne m’attarderai pas sur la première, la plus répandue. En effet, les commerçants français sont globalement aimables mais lorsque cette amabilité sort de la norme, le commerçant peut alors verser dans la familiarité ; elle est d’ailleurs sympathique, lorsqu’elle relève de la tradition. Je revois cette marchande de pommes de terre qui, dans le marché couvert de Saint-Maurice (Val de Marne), haranguait ses clients, connus ou inconnus, en lançant à tous les vents des « Mon » ou « Ma chérie » sonores. C’était il y a plus d’un demi-siècle ; j’ai retrouvé récemment une manière plus insidieuse d’essayer de s’attacher les clients : le tutoiement. Un vieil ami parisien tutoyait son boucher. Le commerçant et lui étaient d’anciens condisciples de l’école primaire;  il n’a a donc là rien que de très normal. Par contre, observant que le buraliste chez qui je prenais cigarettes et journal tutoyait un nombre considérable de ses clients, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de connaissances intimes lorsque ce buraliste, avec lequel je discutais parfois, a commencé à glisser quelques « tu » dans la conversation…

Cette familiarité, le boulanger de la rue de Passy dans le 16e arrondissement (de Paris), ne la pratiquait pas, au contraire. Par son attitude hautaine et son parler châtié, il semblait singer ses clientes chics en s’exprimant à la manière de « Marie Chantal ». J’ai rencontré dernièrement une autre forme de suffisance chez un marchand de photos du 3e arrondissement. Alors que je lui expliquais pourquoi je n’achetais pas des clichés sur le Web, il m’interrompt et me dit : « vous avez assez parlé de vous ; laissez-moi vous expliquer pourquoi j’y vais, moi, sur Internet… » Assez imbu de lui-même, ce personnage, verbeux comme j’ai pu l’observer en train de discuter avec ses connaissances, ne supporte visiblement pas les clients aussi bavards que lui…

Dans le domaine de l’incorrection, il y a aussi ces commerçants au téléphone ; vous entrez dans leur magasin mais ils n’interrompent pas leur conversation. Quand lls daignent lever les yeux, c’est pour vous interroger du regard. Pour un paquet de cigarettes, la transaction gestuelle est facile mais comment faire quand la demande nécessite une explication? Dans ce cas, je sors pour tenter de trouver un autre commerçant…plus commerçant. Il ne l’était pas du tout cet autre marchand de tabac, parisien et mal embouché celui-là, chez qui je suis tombé un soir glacial de décembre (veille de Noël ou du jour de l’An ?). J’étais parti à la recherche tardive d’un tabac ouvert, bien que j’eusse une nouvelle fois « commencé à arrêter  de fumer ». Rue du faubourg Saint-Antoine, j’avise une carotte allumée. Il y a la queue dans ce bureau de tabac providentiel et quand mon tour arrive, je demande le cigarillo que je m’accordais quotidiennement à cette époque : « j’ai pas ça » répond non sans mépris le buraliste à l’« économiquement faible » auquel il pense sans doute avoir affaire. Je sors de sa boutique  sans acheter le paquet de cigarettes qui m’aurait permis de « tenir » mais que j’aurais aussi largement entamé, comme mes convictions d’ailleurs, dans l’heure qui suivait. La porte reste ouverte ; j’entends alors un tonitruant « La porte, merde ! » Pas un client ne bronche dans la boutique…J’espère que les touristes étrangers visitant l’hexagone sont rares à vivre ce genre d’expérience; il n’empêche, la France doit mieux faire en matière d’accueil …

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