16 juin 2014

Bac : annales marginales

Les épreuves du baccalauréat commençant cette semaine, c’est pour moi l’occasion d’évoquer les inquiétudes et les humeurs d’un candidat au bac qui, au début du 20e siècle, notait ses états d’âme et dessinait aussi dans les marges de son dictionnaire de latin-français. D’après les premières annotations qui figurent dès la page de garde, cet exemplaire du célèbre dictionnaire de Charles Lebaigue (1) trouvé dans un vide-grenier ou chez un bouquiniste, a été utilisé de 1903 à 1909 par Eugène Tho***, lycéen à Montpellier ; de 1920 à 1924, il a servi ensuite à une Christine du même nom, qui était vraisemblablement sa fille.

Annotations marginales

Annotations marginales

C’est peut-être elle qui à d’ailleurs raturé les « Vive le roi » dont le livre est constellé; a moins que ce soit le premier détenteur, pris de remords,  mais les dessins de quelques fleurs de lys que l’on rencontre ici et là n’ont pas été retouchés. Le futur bachelier semble avoir été faible en latin et cette matière, sans doute l’une des causes du triplement de sa classe de 4e, revient souvent sous sa plume au fil des pages : « Vae victis », « Zut pour Plaute », « Zut pour la version que je fais », « Mardi soir, composition en vers latins »… en 1908, c’est l’annonce du baccalauréat qui doit avoir lieu à la « fac des lettres » dans le « grand amphi ». Le candidat l’a-t-il eu ? Un « aïe la colle, hélas ! » inscrit page 869, permet de penser qu’il a été recalé.

Eugène Tho*** passe pas mal de temps en salle d’étude ; il l’occupe à annoter son dictionnaire sur lequel il a  porté le décompte des heures en regard de la liste des surveillants et celle des professeurs. On découvre à cette occasion, qu’outre le latin, il apprend l’anglais et l’allemand. Peu de temps avant la Grande guerre, ce lycéen ne porte pas les Germains dans son cœur car, à la page 965, on découvre le buste sans tête du premier d’entre eux, avec le commentaire suivant : « Bismark [sic] décapité. Bravo ! » Les nombreux autres dessins qui ponctuent les marges du dictionnaire sont pratiquement tous des profils gauches d’hommes ; des dessins adroits,  plus souvent réalistes que caricaturaux; certains sont sans doute les portraits de surveillants et de professeurs, souvent moustachus, ce qui était très courant à l’époque.

Moustachu, Eugène Tho*** a dû l’être lui aussi, quelques années plus tard, si ce n’est pas un homonyme que l’on retrouve en 1915 dans une promotion d’élèves aspirants d’infanterie prenant rang dans le 53e régiment d’infanterie de la 18e région… La grève dure des cheminots de juin 2014 angoisse à juste titre certains parents et élèves. On pense aux affres qui seraient les leurs si l’Europe vivait toujours dans ce contexte d’hostilité permanente qui l’a marquée du 19e siècle au milieu du 20e. Il serait inimaginable de voir les jeunes Français et Allemands  d’aujourd’hui partir ainsi sous les drapeaux et la mitraille.

Portraits marginaux

Portraits marginaux

1. 29e éd. – Paris : E. Belin, 1902.

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