10 mars 2014

Bibliothécaires : l’humour en ligne de fuite

La semaine consacrée aux femmes vient de s’achever. Elle m’a donné l’idée de raconter deux ou trois anecdotes autour de bibliothécaires ; deux sont aujourd’hui disparues ; j’ai oublié le nom de la troisième, d’ailleurs perdue de vue depuis longtemps. J’ai côtoyé les premières à la BN (site Richelieu) au milieu des années 60, lorsque j’y faisais moi-même mes premières armes « de sous-bib. » Je resitue brièvement le cadre déjà largement évoqué: l’hémicycle, au fond de la salle de travail du département des imprimés et les magasins de livres attenants, La première de ces bibliothécaires, dans l’ordre d’entrée dans ce récit, était Marguerite-Marie Peyraube (1914-1976), sœur de Francis lui aussi bibliothécaire à la BN (1). La seconde était Marie-Thérèse Laureilhe (1913-2000).

Le souvenir de « Marguerite » s’estompe car bien des collègues de son âge l’ont déjà rejointe dans l’ « autre monde » et les plus jeunes en prendront bientôt le chemin. Oui, les bibliothécaires n’ont pas plus la chance que le commun des mortels, statistiquement parlant, de devenir centenaires. Elle a d’ailleurs suivi de quelques mois Charles Roman d’Amat (1887-1976), chartiste comme elle. Autant ce dernier était austère - je ne me souviens pas l’avoir jamais vu sourire - autant Marguerite Peyraube y était toujours prête - à rire aussi - malgré le mauvais état de santé chronique qui a fini par abréger sa carrière et sa vie.

Marguerite m’avait à la bonne et comme nos bureaux de l’hémicycle étaient voisins, j’avais parfois l’occasion de bavarder avec elle. Un jour, je ne sais plus à quel propos, elle déclare en riant: « A la direction [des bibliothèques], ils ont Poindron (2) et nous on a Pognon (3) ! » Seuls les initiés de ce temps savent qui sont ces bibliothécaires ; le nom de ces deux autres chartistes reste associé à la bibliothéconomie et aux question de documentation, pour le premier, à ses nombreux travaux sur l’Histoire de France, pour le second. Sur ce plan, Marguerite qui connaissait comme personne toutes les ressources de la BN, a laissé peu d’écrits. Outre sa thèse et des comptes rendus d’ouvrages, on ne lui connait qu’un recueil de poèmes intitulé « Faut-il en rire ?». Ce rire qui la caractérisait, je l’entends encore, après toutes ces années passées; comme je revois ses yeux plissés de malice, derrière ses lunettes de grande myope qu’elle était…

Quant à Marie Thérèse Laureihle, femme sans âge (aux yeux d’un garçon qui n’avait pas vingt-cinq ans), je la connaissais peu mais j’avais l’occasion de la croiser dans les magasins que je sillonnais souvent alors, dans le rôle d’ « assistant » qui était le mien et qui consistait à vérifier les réponses négatives des magasiniers, les Rien pour, notamment,   aux demandes de livres des lecteurs ; pour sa part, elle venait sans doute rechercher sur place des documents sur les sujets qui occupaient l’érudite qu’elle était aussi; elle a notamment travaillé sur des textes religieux (4). J’avais plus ou moins entendu qu’on lui donnait du « Mademoiselle »… Un jour, la rencontrant au détour d’un rayonnage, je la salue d’un respectueux « Bonjour madame ». Elle me répond sèchement : « Mais Monsieur, je n’ai pas reçu les sacrements du mariage !»

Certaines personnes sont très pointilleuses sur ce sujet. C’est aussi le cas de la troisième collègue; je l’ai connue beaucoup plus tard et dans un autre contexte. Elle travaillait dans un établissement, moi dans un autre et - lors d’un échange épistolaire - je lui avais adressé un courrier commençant par « Mademoiselle ». La réponse, reçue, sur une carte que j’ai gardée en souvenir, débutait par cette interpellation vengeresse : « Est-ce que je vous appelle Mon damoiseau ?». Par la suite, dans le milieu professionnel, j’ai évité de préciser les qualités d’une femme à laquelle je m’adressais si j’ignorais son état civil…

1. Peyraube, Francis (1923-2012)
2. Poindron, Paul (1912-1980)
3. Pognon, Edmond (1911-2007)
4. A cette époque, bénie diront certains, les conservateurs (catégorie A) effectuaient un temps de travail hebdomadaire de 30 heures tandis que les personnels techniques (catégorie B) travaillaient 36 heures. Cette différence de régime horaire était due au fait que les conservateurs étaient censés faire des travaux de recherche mais tous ne s’acquittaient pas de cette tâche, me semble-t-il.

1 commentaire à Bibliothécaires : l’humour en ligne de fuite

  • Nicole

    J’ai beaucoup apprécié l’humour en [ligne de] fuite. Une pensée émue pour Francis Peyraube que j’ai bien connu et apprécié et aussi pour Edmond Pognon que j’ai connu de longues années au Cabinet des Estampes et avec qui j’ai sympathisé en dépit de nos “principes” opposés.
    Nous devenons les anciens combattants de cette époque !