3 mars 2014

Du bain royal à la coiffure de jour : deux représentations antagonistes de Ranavalona III

Lorsque mes billets traitent de Madagascar, l’esprit qui les anime relève autant de la passion que de la froide analyse historique et c’est le cas de celui-ci. Je n’en ai pas fini avec la représentation caricaturale du Noir dans la presse, qu’elle soit du passé ou d’aujourd’hui et si quelques lecteurs ont pu ressentir,  la semaine dernière, de la désinvolture dans ma façon d’aborder  le cannibalisme africain, je vais préciser un peu plus ma pensée sur ce cliché repris à l’envi par des générations de dessinateurs.

Dumas mijotant une bouillabaisse

Dumas mijotant une bouillabaisse

Le célèbre Dumas (Alexandre) et le moins connu Cochinat ont été en leur temps caricaturés par Cham et Gill, talentueux artistes que j’ai évoqués dans un billet précédent ; l’écrivain n’a pas échappé à l’exagération de ses traits, caractère spécifique de la caricature et Cham ne s’en prive pas ; le second a même connu les outrances du crayon d’un Gill le représentant en cannibale, ouvrant ainsi la voie à la cohorte de ses successeurs plus ou moins doués. Le Nègre lippu, crépu et à la denture démesurée, avec ou non un os en travers du nez est apparu au 19e siècle et il me semble que ce cliché coïncide avec les conquêtes coloniales, quand il fallait absolument rabaisser le méchant et noir sauvage auquel on allait apprendre les bonnes manières et les beautés de la civilisation européenne. Je pense ne pas me tromper en trouvant un esprit de famille entre ces caricatures offensives et offensantes et les caricatures antisémites dont regorgeaient certains journaux de l’époque: aux caricatures outrancières du Nègre répondaient celles de l’affreux Juif au nez crochu et au teint olivâtre s’agrippant à un tas de sacs de pièces de monnaie.

La beauté physique des humains, comme leur laideur, est partagée par tous les peuples de la terre et il est facile de rassembler des spécimens d’individus laids pour étayer une thèse en écartant les documents qui iraient à l’encontre de l’argument. Cette démarche n’est pas seulement celles des caricaturistes car on la trouve chez les Nazis, mais aussi dans les anciens livres d’anthropologie qui passaient sous silence les admirables figures yoruba du Nigeria et les visages semblables des descendants de toutes ces personnes qui ont servi de modèle de leur vivant. .

En ce qui concerne Madagascar, la reine Ranavalona III n’a pas échappé au stéréotype caricatural de la négresse basique, on l’a vu ; dans cet esprit et à titre de démonstration, je vais de nouveau mettre en parallèle une autre de ses caricature outrancières et une photo d’elle prise sans doute avant son couronnement.

Ranavalona III - le bain de la Reine

A MADAGASCAR - Le bain de la Reine

La caricature la représente dans son bain mais pas n’importe lequel. Le bain (Fandroana) royal était une fête de réjouissance séculaire, autant civile que religieuse, sur laquelle je ne peux m’étendre ici ; elle a été depuis longtemps décrite par les voyageurs, les militaires et aussi les journaux rapportant les « événements de Madagascar » et bien sûr par les ethnologues. La date de célébration de cette cérémonie a varié mais Ranavalona III l’avait fixée au 22 novembre, date anniversaire de sa naissance et de son couronnement. Le 22 novembre 1895, le Lieutenant Colonel Lentonnet et d’autres militaires français assistent à la dernière fête organisée par la reine avant sa déposition (1); il en décrit (2) les divers épisodes avec une ironie qu’il utilise d’ailleurs à propos de tous les faits de société malgaches qu’il observe : « Enfin, après une au moins une heure d’absence, la reine est sortie du bain […] Sa majesté s’avance, accompagnée d’un esclave portant la grande théière, remplie d’eau du bain royal […] Ranavalo asperge d’abord consciencieusement le général en chef [Duchesne], qui reçoit la douche sans sourcilier, puis tous les officiers français… ». Quelques lignes plus loin, le narrateur décrit une femme d’âge indécis et qui « [lui] semble assez banale : physionomie quelconque, très commune à Tananarive :. On est en-deça du profond mépris affiché par le Vaudevilliste Émile Blavet qui écrit à propos de Ranavalo Manjaka III: « Entre toutes les attractions de Tananarive, celle qui est plus digne de figurer, comme dit l’autre, dans le Gothon [[sic] que dans le Gotha (3).

Qu’en était-il réellement du physique de la reine âgée alors de 33 ans? Outre les nombreuses caricatures rassemblées sur le site de « Caricadoc » qui s’est bien étoffé, d’autres documents, photographies ou dessins plus ou moins réalistes, ont été publiés. On peut en voir une bonne partie sur le Web mais il en est un qui n’y figurait pas jusqu’à présent : la reine Ranavalona, très jeune en « coiffure de jour », du moins selon la légende figurant sous la photo non datée la représentant. La belle jeune femme souriante que l’on voit n’est pas la reine Ranavalona III triste, telle qu’on la connait dans l’iconographie habituelle. Est-ce la jeune Razafindrahety avant son couronnement ou s’agit-il d’un portrait apocryphe conservé dans les collections documentaires du Muséum national d’histoire naturelle de Paris d’où est censé provenir le cliché? Les spécialistes de l’histoire de Madagascar nous le diront peut-être un jour

RanavalonaIII - coiffure de jour

Ranavalona III - coiffure de jour. Collection M.H.N.

1. Galliéni au pouvoir remplacera par le 14 juillet cette fête chère aux Malgaches! Cette attitude est significative du mépris du colonisateur pour les peuples qu’il dominait.
2. Carnet de campagne du Lt-Colonel Lentonnet publié par H. Galli. - Paris : Plon, 1897.
3. Au Pays malgache. De Paris à Tananarive et retour / Émile Blavet. - Paris : P. Ollendorff, 1897.

1 commentaire à Du bain royal à la coiffure de jour : deux représentations antagonistes de Ranavalona III

  • Je partage vos doutes, comme vous avez pu le remarquer, puisque je dis qu’il peut s’agir d’un portrait apocryphe. Néanmoins, cette photo correspond assez bien avec la description élogieuse que fait de la reine Marius Cazeneuve. Cet aventurier introduit à la cour en 1886 écrira plus tard : « Ranavalona avait alors 23 ans et était par conséquent dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Elle est mince, de taille moyenne ; et son teint n’est guère plus foncé que celui de bien des méridionales… Ses mains sont délicates ; ses attaches, fines et aristocratiques, dénotent la pureté de sa race. Ses beaux yeux veloutés ont une expression de douceur mystique et de volupté à la fois. Enfin toute sa personne respire la grâce et la distinction». Extrait de : A la Cour de Madagascar, magie et diplomatie, par Marius Cazeneuve, médecin et conseiller intime de la reine de Madagascar, Ranavalo Manjaka. - Paris : C. Delagrave,1895.

    Cordialement
    C.R.