24 février 2014

Trouver une cannibale là où on ne l’attendait pas…

tête bouillieLa presse rapporte cette histoire de « cannibalisme gastronomique » découverte dernièrement au Nigéria. Des têtes humaines auraient été retrouvées dans les cuisines d’un restaurant. S’il est avéré qu’il s’agit vraiment de têtes humaines et non de celles de singes anthropoïdes (auxquels certains racistes aiment comparer les humains dont l’épiderme et les traits ne correspondent pas aux canons de l’homme occidental), je me demande ce qu’il peut bien y avoir dans la tête d’hommes capables de tels actes de barbarie. Cette nouvelle incroyable va en faire ricaner plus d’un, notamment celui qui se gaussait publiquement du patronyme d’un Kofy, appelé « Niam Niam » à l’occasion d’un de ses passages à la télévision ; suivez ma pensée…

Le thème de l’Africain cannibale fait depuis le 19e siècle les délices des caricaturistes et des dessinateurs de presse ; une belle collection de leurs dessins est visible sur le site web de « Caricadoc ». Ils n’y sont cependant pas encore tous car quantités d’almanachs et de revues populaires en recèlent de nombreux autres, connus des collectionneurs de vieux papiers.

De tous les missionnaires, il était le meilleur…

De tous les missionnaires, il était le meilleur…

L’homme qui va servir de repas à ces mangeurs de leurs semblables est en général un Blanc et la légende figurant sous l’image permet de connaître le contexte colonial et les qualités, y compris gustatives, de celui qui va ou est déjà passé à la casserole. En général, il s’agit d’un colon. Parfois les rôles sont inversés; ainsi cet autre dessin anticolonialiste de l’ « Assiette au beurre » intitulé « Le bouillon de tête ». Un Blanc avec casque colonial et mégot au bec est assis à une table où trône une bouteille de rouge ; une marmite est posée à ses côtés et il en extrait une tête humaine. Il s’agit de Gaud accusé d’avoir fait bouillir la tête d’un administré congolais récalcitrant. Le procès lié à cette affaire a défrayé la chronique en 1905.

bla bla à recopier

Vous aimeriez peut-être mieux du veau ? Mais c’est bien assez bon pour des cochons comme vous

A ma connaissance, ces exceptions sont rares mais le cannibale mis en image peut aussi être représenté dans un cadre qui n’est pas l’Afrique mais un pays voisin où vivent aussi des hommes de couleur, à savoir Madagascar! Cela me fait sourire quand je me rappelle les milieux malgaches parisiens que je fréquentais beaucoup dans les années 50 et dans lesquels certains, ceux d’origine merina en particulier, s’offusquaient d’être « assimilés aux Noirs »…Mais oui, chers amis ou parents disparus, le caricaturiste, cultivé ou non, ne faisait pas dans le détail! Paul Iribe, surtout connu pour ses travaux dans le domaine de la décoration, s’est également adonné à la caricature et la Reine Ranavalona III aurait ainsi été une de ses cibles, du moins si l’on en croit le commentaire (1) d’un dessin de l’artiste censé la représenter en Mère Ubu, noire comme du charbon, s’apprêtant à mettre un Anglais à son menu du jour !

il est à gentil à croquer ce gentleman… Le Rire, n. 403, 26 juillt 1902

il est à gentil à croquer ce gentleman… Le Rire, n. 403, 26 juillet 1902

Caricatures mises à part, le cannibalisme semble avoir été universel, dans les temps de disette du passé et même à l’époque moderne. Chacun a gardé en mémoire l’accident d’avion survenu dans les montagnes andines ; les survivants ne durent leur salut qu’en consommant les restes de leurs voisins de cabine. Si les contes pour enfants mettent en scène des ogres dans les pays occidentaux, la notion de cannibalisme est présente dans diverses sociétés. J’ai déjà évoqué le sort fait à un petit morceau de chair humaine à Madagascar lors d’un rite de passage. On peut aussi évoquer le concept de “manducation des morts” qui a été étudié.  Lorsqu’on parcourt la littérature orale de ce pays, on constate, qu’à travers ses proverbes la notion de cannibalisme ne lui est pas étrangère : « Fatra-pitady ny tany tsy misy fasana, ka sendra izay homana olona » ; ce qui veut dire : « Désirer fortement trouver un pays où l’on ne meure pas (littéralement ou il n’y ait pas de tombeaux) et arriver dans un pays de cannibales »…

- Le blanc que tu m’as donné à manger était horriblement mauvais, il sentait le pétrole à plein nez !... - 	C’est pas étonnant, sire, c’était un Anglais !...

- Le blanc que tu m’as donné à manger était horriblement mauvais, il sentait le pétrole à plein nez !... - C’est pas étonnant, sire, c’était un Anglais !...

1. Dessin paru initialement dans : “Le Rire”, n. 403, 26 juillet 1902 et repris dans : De quelques sources ou prolongements inattendus du Pére Ubu Colonial, par Jean-Paul Morel. In : L’Étoile absinthe : les cahiers iconographiques de la Société des amis d’Alfred Jarry”. Tournée 88, automne 2000, p. 49. Le commentaire dit : “Cette reine Ubu est Ranavalona III […] Le Blanc que l’on veut se farcir est of course un anglais”.

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