17 février 2014

Saké non d’une pipe !

saké
saké

Je ne connais pas encore le goût du saké. Il ne s’agit pas ici du beau film d’Ozu mais de la boisson présente dans la plupart des œuvres du cinéaste. Le plaisir qu’ont visiblement ses personnages à déguster cet alcool de riz, vénérable institution japonaise, me donnait depuis longtemps l’envie de le découvrir enfin. Je n’ai encore pas franchi le pas. Je croyais y parvenir dernièrement mais ce n’est pas encore arrivé. Pourquoi ? J’imagine que les Parisiens désirant boire du saké n’ont aucune peine à en trouver. Dans les villes de province, l’entreprise s’avère moins facile car les points de vente y sont infiniment moins nombreux. Mais lorsque vous avez dégoté une bouteille, ou plusieurs quand par chance le fournisseur propose du choix, c’est une autre paire de manche pour en consommer le contenu dans les règles de l’art, c’est-à-dire en le présentant dans le tokkuri (flacon) et les tasses assorties…

C’est un véritable parcours du combattant qui dure depuis un moment pour moi qui ne veux pas recourir à Internet. Tous les services à saké du monde y sont pourtant proposés… J’ai néanmoins vérifié sur le Web si un importateur de produits japonais, dont de la vaisselle, se trouvait dans ma ville. Il y en avait un, avec l’indication d’une adresse proche de chez moi ; je m’y rends ; ce commerce n’existe plus et semble ne plus vendre qu’en ligne…

Commence alors la tournée des magasins d’«arts de la table», dont certaines enseignes réputées. Dans le premier, on me répond qu’on n’a pas cet article ; même chose dans les suivants. Dans une boutique, dont la vaisselle n’est pas la seule marchandise, je m’entends répondre : « je ne sais même pas à quoi ça ressemble ». J’espère que les explications données à ce marchand peu curieux éveilleront sa curiosité et lui donneront l’envie de proposer un ou deux exemplaires de cet article dans son magasin, même s’il est peu demandé par la clientèle…Ce n’est pas encore fini! La meilleure réponse, par euphémisme, m’a été donnée par ce vendeur spécialisé dans la literie japonaise qui propose aussi quelques céramiques : « le saké, c’est de l’alcool, ici c’est un magasin de literie !» Ne me vexant pas, gardant mon calme et le sourire, je lui fais remarquer que je lui demande un flacon « pour » saké et non « de ». Je regrette de ne pas lui avoir assez l’esprit de répartie pour lui répondre qu’il n’était pas très futé, bien que vendant des futons mais, n’ayant pas les talents d’un homme politique roué à cet exercice verbal, je n’ai pas eu ce réflexe qui leur est propre ; j’aurais plutôt l’esprit d’escalier…

J’ai poursuivi ma quête, avec une visite des potières. Elle fut plus prometteuse car si aucune n’avait de flacon pour saké, toutes m’ont spontanément proposé d’en fabriquer un sur commande. J’ai apprécié ce sens commercial mais j’ai différé ma réponse car il me restait encore un magasin à voir ; on y vend un peu de tout, provenant de toutes les parties du monde. Le marchand n’avait pas mon fameux flacon mais m’annonce qu’il avait justement eu l’idée d’en commander dernièrement, après avoir lui-même découvert le goût du 酒 dans un restaurant parisien ! Nous avons eu alors une intéressante conversation sur les restaurants japonais de Paris et ce marchand, ouvert d’esprit et grand voyageur, m’a même donné une bonne adresse dans le quartier de la Bourse…

Moralité : l’opposition Paris / province, sur le plan intellectuel, social et commercial, n’est pas une simple vue de l’esprit et elle perdure. Si les Parisiens sont réputés être plus ouverts aux autres - étrangers y compris - que les provinciaux, c’est bien parce qu’ils sont habitués, de longue date, à côtoyer des gens venus du monde entier; les échanges réciproques d’idées, de techniques, de savoirs faire, plus que le repli frileux sur soi, ont toujours été facteur d’évolution des mentalités et de progrès. Je terminerai sur une note poétique avec cette ode au saké chantée au 8e siècle par Ōtomo no Yakamochi (c. 718-785), poète waka de l’époque Nara.

Buveurs de saké dessin de Masanobu

Les buveurs de saké. Dessin d'Okumura Masanobu

Quelle était vraie la parole
Du grand sage
Des jours de jadis
Qui donna au saké
Le nom de “sage”…

Plutôt que prétendre parler
De choses sérieuses,
Buvons du saké
Jusqu’à en verser
Des larmes d’ivresse…

S’il arrivait
Que je dusse devenir autre chose qu’un homme,
Je voudrais être
Une jarre à saké,
Alors j’en serais imbibé.

Qu’il est odieux,
Le sentencieux pédant
Qui ne veut pas boire de saké.
Quand je regarde un tel être,
Je trouve qu’il ressemble à un singe.

Venez donc parler
De trésors sans prix!
Comment seraient-ils plus précieux
Qu’une seule coupe
De saké trouble?

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