30 décembre 2013

Le Jour de l’An d’un petit pauvre

L’année 2013 se termine ; pas mieux que les précédentes à l’échelle du monde, avec les attentats aveugles, les guerres qui s’enlisent et les nouveaux conflits qui éclatent. La mentalité de l’homme n’évolue pas fondamentalement, malgré les avancées constantes des sciences et des techniques. On peut même affirmer que ces dernières favorisent le saccage de la planète, comme le montrent, ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, les amoncellements d’objets en matière plastique qui tueront lentement les océans si l’on ne fait rien. Mais comme tout cela est loin de nous, nous ne voulons pas le voir ou le savoir et continuons la politique collective de l’autruche. Les festivités marquant le passage à la nouvelle année participent aussi de cet aveuglement mais les paillettes ne brillent pas pour tous et la griserie ne dure qu’un temps.

Oui, beaucoup de gens passent encore ces jours de fête dans la solitude et la pauvreté. C’est pourquoi le billet du jour s’adresse à eux, à travers un texte touchant, encore inédit sur le Web et extrait d’un manuel scolaire déjà ancien. Ce récit de Louis Chaffurin (1) était proposé comme thème anglais aux élèves des lycées. Il décrit un Jour de l’An passé dans cette solitude ordinairement si dure à supporter ; il est directement inspiré d’un chapitre de A Christmas Carol (2), célèbre œuvre de Charles Dickens dont Chaffurin fut aussi le traducteur. Le propos n’est pourtant pas déprimant; il relativise magistralement cette notion de fête où l’on doit forcément dépenser plein de fric, offrir des cadeaux (dont certains seront revendus le lendemain même sur Internet !) ou se donner l’illusion du bonheur parfait. Par les temps qui courent, il n’est pas inutile de remettre les pendules à l’heure et le Jour de l’An me semble tout indiqué pour le faire.

Le Jour de l’an d’un petit pauvre

« A juger d’après les apparences, on aurait pu croire que j’étais malheureux, alors que j’étais à la vérité plein de joie à mesure qu’approchait le Nouvel An.
Quelle émotion de me dire au réveil : « C’est le Jour de l’An ! » et de courir, en chemise, embrasser ma mère et lui souhaiter la bonne année ! Que me donnerait-on ? Une orange, un sifflet d’un sou ? Qu’importait le prix ? C’était un cadeau, un gage d’affection, un sacrifice maternel pour me rendre heureux, et j’étais pénétré de gratitude.
Il neigeait au dehors. Il faisait sombre. Mais tous s’abordaient avec des paroles de bienvenue, et cela remplaçait le soleil. Je vois encore un groupe de petites filles encapuchonnées, qui riaient et bavardaient toutes à la fois en trottinant d’un pas léger dans la rue ; elles passèrent près de moi sans me voir ; je les suivis. Elles entrèrent dans une riche maison où de grands feux ronflaient dans les cheminées, où d’épais rideaux s’apprêtaient à fermer dehors frimas et ténèbres, où de somptueuses tables attendaient les invités. Un autre eût souffert, peut-être. Mais moi, j’avais l’habitude de la pauvreté ; et je voyais sans jalousie les ombres joyeuses se dessiner sur les stores.
Il y avait de la joie dans l’air, et j’en avais ma part. Personne ne venait jamais faire la fête chez nous et nous n’étions jamais invités chez personne. Nous n’avions ni dîner fin, ni fleurs, ni gâteaux ; mais ma mère s’arrangeait, ce jour là, pour faire rôtir un morceau de bœuf chez le boulanger ; elle m’envoyait acheter pour six sous de « frites », et ce repas que d’autres eussent dédaigné était pour nous un régal ! »
(3).

Little spies. tableau de Mulready

Little spies (les petits espions). tableau de Mulready

1. Louis Chaffurin (1881-1943). Professeur d’anglais, auteur de grammaires, de manuels et de dictionnaires d’anglais. A également écrit des romans, dont  Un homme seul. – Flammarion, 1925.
2. Charles Dickens. A Christmas Carol in prose, being a Ghost Story of Christmas, avec des notes grammaticales, littéraires, historiques et phonétiques, par Louis Chaffurin, agrégé de l’Université, professeur au lycée Condorcet et à l’École des hautes études commerciales. - Paris libr. Emile Croville, [s.d.]. Une traduction antérieure, de Melle de Saint-Romain et M. de Goi (Hachette, 1890), se trouve ici.
3. Louis Chaffurin. Versions et thèmes anglais d’imitation. 14e éd. – Paris libr. Émile Croville, 1952. La première édition a paru avant 1927.

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