18 novembre 2013

« Le dernier des moricauds »

Les caricatures et injures racistes dont Christiane Taubira fait l’objet, au-delà de l’imagerie éculée du « Y’a bon Banania ou du Nègre prié de remonter sur son cocotier, sont une insulte pour toutes les personnes dont le physique n’est pas celui du pur Aryen, état qui n’existe d’ailleurs pas, sauf dans les mythologies racistes. Mais quoi; d’un côté, certains demeurés - singeant les Américains attardés - se complaisent à rapprocher le physique des Noirs de ceux des singes, comme au bon temps de la ségrégation; d’un autre côté, ces mêmes incultes dénient la parenté évidente entre les humains et ces derniers. Nacira Guénif a bien fait d’écrire “Nous sommes tous des Christiane Taubira”.

Le Noir portraituré en singe aux États-Unis en 1861

"On demande des recrues pour la brave armée du Sud..."

Je ne suis pas étonné que de telles outrances surviennent dans un contexte politique pour le moins tendu car elles ne datent pas d’aujourd’hui ; je m’efforce de les dénoncer sur ce blog depuis sa création et l’on peut imaginer qu’elles pourraient atteindre, si on laissait faire, le niveau d’ignominie des injures antisémites bavées de la fin du 19e siècle jusqu’à la 2e guerre mondiale. A cette époque pas si lointaine, seule la presse imprimée et certains livres marqués à l’Extrême-droite distillaient ces propos nauséabonds que les pouvoirs en place combattaient assez mollement. Soixante-dix ans plus tard, la tâche est plus difficile pour les autorités politiques et morales qui essaient de contrecarrer la diffusion de ces idées de haine. Si en ce début du 21e siècle, les pouvoirs publics sont plus réactifs, ils sont confrontés à des moyens de communication de masse autrement plus larges et incontrôlables qu’autrefois. Il faudra prévoir des escouades d’éboueurs pour « net(t)oyer » le web, ce réceptacle permanent des tombereaux d’immondices verbaux, anonymes ou non, qui y sont déversés quotidiennement.

Le Pouvoir n’est pas le seul à s’élever contre la connerie raciste et à la dénoncer. Un autre texte percutant, dû à Tahar Ben Jelloun, publié récemment dans « Le Point », commence aussi à être relayé via les messageries personnelles par des gens pour qui la fraternité humaine n’est pas un vain mot et ce ne sont pas nécessairement des « moricauds ». Je m’arrête sur ce terme utilisé plusieurs fois dans une nouvelle que j’ai lue dernièrement. L’origine du mot est vague. Il semble qu’il soit né au 17e siècle pour désigner d’abord des personnes à la peau brune, les basanés de l’époque en somme. C’est au milieu du 19e qu’il a pris un sens nettement péjoratif et raciste pour qualifier les Noirs ; on le retrouve donc dans ce texte auquel je vais m’intéresser maintenant. Ce dernier n’a pas encore été numérisé, bien que le « Magasin pittoresque » d’où il est extrait, figure en grande partie sur le Web.

J’ai été étonné et déçu de trouver un texte de cette tonalité dans la revue d’Édouard Charton, son fondateur. Ce démocrate et humaniste ne l’aurait pas laissé passer de son vivant et  pas à cause de ses qualités littéraires assez banales. Il en aurait été empêché par le contenu de cette nouvelle, publiée en 1898 (1),  dont le titre imagé de « Photo-canon » annonce la couleur ; l’intrigue se situe lors de la guerre de conquête de Madagascar par la France (1895). Quant à l’auteur, il signe P. Lemonnier, on en recherche vainement la trace dans les bibliographies et les dictionnaires du temps. Les propos qu’il fait tenir au narrateur et l’absence totale de connaissances techniques qu’il prête aux Malgaches sont la cause de ma réaction épidermique, c’est le cas de le dire ; ces a priori montrent une fois de plus l’enracinement profond d’un racisme anti-Noir très commun alors, y compris dans les revues à vocation éducative.

Je résume brièvement le récit. Le quartier-maître Lahurec raconte comment il a tiré d’un mauvais pas les marins - dont un photographe - descendus à terre pour une malencontreuse séance de photos sur le rivage. L’action se passe près de Majunga (port au Nord Ouest de Madagascar). Le groupe est surpris et fait prisonnier par une petite troupe de guerriers malgaches. Après plusieurs jours d’emprisonnement, les otages qu’ils sont devenus doivent leur salut à ce Lahurec qui a une idée (et une autre derrière la tête) : proposer au photographe de tirer le portrait des gardiens. Ce que ces « moricauds », d’abord réticents devant ce qu’ils croient être de la sorcellerie mais, ébahis par les prodiges de la photographie, acceptent finalement. On se croirait dans Tintin au Congo. Après quelques séances de pose individuelles, on propose aux Malgaches une photo de groupe, faite avec un autre appareil. Celui-là est  capable de prendre des clichés de grand format…Il s’agit en réalité du canon-révolver monté à l’avant de la chaloupe (et bien sûr laissé en place par ces indigènes forcément ignares!)  On l’installe sur un nouvel affût pour cette ultime séance de pose. La suite n’est pas difficile à deviner : « Boum ! Boum ! Boum ! …Ah ! Mes amis, quelle marmelade ! Le premier coup rafla toute une rangée de Malgaches » et c’est par douzaines qu’ils sont ensuite fauchés…Les marins français avaient ainsi montré « à ces mal blanchis qu’ils n’étaient pas des femmes… » Tout est dit.

Nourris de récits similaires et de chants patriotiques parus dans des publications comme le « Journal des voyages » et celles du même genre éditées à l’étranger, les lecteurs de l’époque des conquêtes coloniales pouvaient admettre sans sourcilier que des « moricauds parés de leurs grigris et de leurs amulettes bizarres» ne voient pas la différence entre un appareil photographique et un canon (l’armée malgache disposait d’artillerie) …Tout comme, lors de l’exposition universelle de 1900, il était impensable que des Noirs, en l’occurrence des Malgaches, jouent si bien dans une fanfare… Un siècle et plus a beau être passé, une ministre française est encore attaquée, non sur ses qualités professionnelles, mais sur ses origines africaines lointaines. Il ne faut cependant pas se laisser abattre par la bêtise humaine. Comme Christiane Taubira le dit elle-même, les racistes sont déjà vaincus.

Moricauds

Dès le lendemain, M. Ward braquait son appareil sur une demi-douzaine de moricauds


1. L’année précédente, Émile Blavet employait le terme pour désigner ces mêmes Malgaches, dans Au pays malgache. - Paris : P. Ollendorff, 1897.

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