9 septembre 2009

Cromo da Como

Le lent ballet des voiliers sur le lac donne la mesure du temps qui s’écoule, lentement. A la suite de Stendhal, rien moins et de tant d’autres écrivains qui furent subjugués mais sans être victime du syndrome associé au nom du premier, je reste scotché sur le balcon à contempler un paysage grandiose. Il n’est cependant pas aussi immuable qu’il en a l’air. Heureusement, de loin, dans cette partie du lac de Côme - la plus large -, les traces de l’urbanisation rampante ne semblent pas trop agressives. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, les effets sont les mêmes ; si je compare les galaxies qui se cannibalisent dans l’espace intersidéral aux agglomérations qui s’étendent sur les rives et qui s’accrochent au flanc des montagnes qui les surplombent, je constate un phénomène similaire d’entremêlement. En l’observant avec des jumelles, le mitage du paysage (les chantiers de construction sont omniprésents) est frappant ; la nuit, quand l’éclairage illumine les cités, on voit scintiller sur les hauteurs, comme autant d’amas d’étoiles ou de planètes solitaires, des hameaux et des maisons dispersées que l’histoire a accrochées ça et là au long des âges.

le lac de Côme vu des hauteurs de Marena - photo © Claude Razanajao

le lac de Côme vu des hauteurs de Marena photo © Claude Razanajao

La géographie commande l’histoire et on le vérifie encore avec les anciens modes de culture agraire des autochtones. Au risque de faire le touriste qui se rassure en comparant ce qu’il a devant les yeux et ce qu’il connaît (« Ah, ça me rappelle quand on était à… »), je vois une similtude entre ceux qui étaient pratiqués autrefois autour du lac de Côme et ceux d’autres pays méditerranéens, asiatiques ou au sommet du Machu Pichu. Les pentes trop raides des montagnes ne permettent pas de les cultiver telles quelles, il a fallu les aménager en terrasses et celles d’ici, aujourd’hui incultes, ressemblent aux gradins d’un théâtre antique ; certaines ont parfois été construites à des hauteurs très élevées. Je pense aussi aux bancels laborieusement érigés pierre après pierre par les Cévenols pour y pratiquer des cultures sans doute identiques, celle du mûrier notamment. S’il ne reste plus beaucoup de traces de cet arbre sinon dans les somptueux jardins des villas ou dans les parcs publics, la soie de Côme a gardé toute sa réputation.

les jardins de la villa Carlotta à Tremezzzo - Photo © Claude Razanajao

les jardins de la villa Carlotta à Tremezzzo - Photo © Claude Razanajao

Comme la France, sinon plus, l’Italie est le pays des contrastes. La beauté et la laideur peuvent se côtoyer de très près et il est conseillé de bien choisir l’endroit où l’on établira ses pénates estivales, ne fût-ce qu’une quinzaine de jours. En effet, rien n’eût été plus malchanceux que de tomber dans un lotissement, nombreux autour de certains villages, ou, ce qui est encore pire, près d’une zone artisanale ou industrielle. Ce type d’environnement banalisé existe également aux abords du lac, malheureusement, ce qui fait sans doute dire à Renaud Camus que la région est défigurée. Mais il faut bien que les hommes vivent…N’ayant pas connu le lac de Côme à son âge d’or, je serai moins catégorique mais je vois très bien ce que l’auteur veut dire : l’urbanisation, le mitage des paysages sont un processus humain et universel ; seuls les esthètes et les personnes pour lesquelles le fric n’est pas le moteur de leur action en voient les méfaits et ces derniers sont patents quand ce développement n’est pas encadré et contrôlé.>

Mais ne soyons pas toujours négatif, comme on me le reproche si souvent. De baigner dans tant de beauté, les peintres et les sculpteurs d’hier, les designers italiens d’aujourd’hui ont certainement hérité leur talent incomparable et l’on se demande pourquoi cette profession n’est pas mieux représentée au sein des ministères ou des conseils municipaux. La chasse à la laideur : quel beau programme politique! Évidemment la liberté de chacun serait remise en cause : quid du cabanon en tôle ondulée servant à remiser les outils de jardin ou de l’entrepôt de matériaux de construction aux abords immédiats, quand ce n’est pas au cœur même, d’un village ? Ces verrues sévissent aussi bien en Italie qu’en France et cela montre bien que nulle part la démarche esthétique est innée.

Le nivellement par le haut, s’il doit arriver un jour dans ce domaine, devrait passer par une meilleure éducation des masses et pas seulement dans le cadre de l’école. La télévision, autre moyen permettant de comparer ce qui se fait en termes de culture en deçà et au-delà des montagnes, pourrait aussi contribuer à cette évolution. Malheureusement, les programmes diffusés sur les chaînes transalpines ne semblent pas près de montrer le chemin. Sur ce point, je pense même que la télévision française, malgré une propension au médiocre à travers certaines émissions grand public similaires, a une  avance certaine sur sa voisine mais doit-on s’en réjouir pour autant ?

rêverie dans les jardins de la villa Melzi Photo © J. Razanajao

rêverie dans les jardins de la villa Melzi - Photo © J. Razanajao

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