22 mai 2013

A propos de quelques pseudonymes d’écrivains malgaches et d’un qui n’en est peut-être pas un

Le bref résumé de deux remarquables articles lus dernièrement serviront d’introduction au billet d’aujourd’hui qui s’intéresse aux auteurs malgaches écrivant sous un pseudonyme et, dans une moindre mesure, à l’iconographie malgache. Le premier article, dû à Solotiana Nirhy-Lanto Ramamonjisoa, concerne Ramambason (1), écrivain malgache francophone méconnu que ses amis surnommaient Voltaire. Ce poète, également homme politique a notamment signé un recueil de poèmes (inédits) sous le nom de Jean Blanchard, patronyme et prénom au masculin de son épouse française. Il doit s’exiler en France dans les années 40 pour des raisons politiques. Le second article, écrit par Denis Alexandre Lahiniriko, traite de « La culture politique nationaliste malgache à travers les dessins politiques des années 1940 et 1950 » (2). Cet article est illustré en partie de dessins de Pôly et l’auteur rappelle que de nombreux écrivains du temps de la colonisation choisirent de publier sous un pseudonyme, pour des raisons de sécurité.

Est-ce cette raison qui a motivé plus de la moitié des seize collaborateurs de Takariva pour signer leurs articles sous un pseudonyme, le directeur y compris - Paul Rapatsalahy - qui édite sa publication sous celui de Paul Kambetty (3) ou s’agit-il seulement de coquetterie d’auteur ? On les trouve réunis (4) dans une galerie de portraits réalisée par le dessinateur Pôly. Ainsi parmi les littérateurs figurent Géo-El, Islo de valiha, Max Fleury et El de rado. Dans la rubrique des poètes, on trouve Ebrault, Fely-Dolorosa, A. Shet et Delaportine. Enfin, quatre romanciers : Fald Holmar, Dieran’ Iarivo, Kotroharatra et un auteur dont le nom m’intrigue et que je soupçonne être aussi un pseudonyme : Estine Rinarasoa. Ce patronyme, qui semble a priori être celui d’une femme, est bien écrit en un seul mot sous le portrait de l’auteur que Pôly a représenté moustachu. Curieusement, les catalogues de bibliothèques ont pris le parti de le scinder en deux. Ainsi à la Bibliothèque nationale de France, la dizaine de références associées à cet auteur sont classées sous l’entrée « Rinara Soa (Estine) » mais les catalogueurs semblent s’être posé des questions sur la manière exacte d’écrire ce nom puisqu’on trouve également une entrée « Rinarasoa (Estine) », la bonne à mon avis puisque ce nom, cité sous cette forme dans les bibliographies, est porté par d’autres personnes. Un autre découpage  est également proposé dans le catalogue : ” Rinara (Estine Soa) » ! Pourquoi pas alors “Rina Rasoa”, graphie plus plausible que la précédente? Mais encore, si Rinarasoa était en réalité l’anagramme de Ranarisoa, patronyme courant à Madagascar ? N’ayant trouvé aucune information sur cet auteur ne figurant pas dans les divers répertoires biobibliographiques que j’ai consultés - mais ai-je suffisamment cherché ? - j’en suis donc réduit aux conjectures sur la réalité civile de ce patronyme. J’espère bien qu’un lecteur plus informé que moi ou le dernier éditeur apporteront la réponse

En ce qui concerne l’œuvre de Rinarasoa, à la différence de celle de Ramambason, elle semble n’avoir été écrite qu’en malgache. Ma connaissance de la langue est malheureusement trop rudimentaire pour commenter spontanément ne fût-ce que les titres de livres difficilement trouvables ailleurs que dans les bibliothèques, en France du moins. Je peux dire seulement que les premiers ont été publiées en 1932 et le dernier, un recueil de proverbes, en 2008 (5) ; le romancier a aussi tâté de la poésie, du conte et a écrit une pièce de théâtre (Dada sy neny) ; au cours de sa carrière, outre sa collaboration à Takariva dans les années 30, il a également été le rédacteur d’au moins trois autres publications périodiques malgaches : Fivondronantsika. Gazetim-baovao sy literatiora. Mivoaka isan-kerinandro en 1950; en 1956, il collaborait à Ny Kintan’ny maraina. Gazety mahasoa, mahafinaritra, milaza vaovao, devenu Gazetin’ny fanahin’ny fanantenana et en 1958 à Iarivo-radio.

Je terminerai avec une hypothèse (hardie ?) en deux points, confortant mon impression qu’Estine Rinarasoa est un pseudonyme. Par le rapport à l’eau qu’ont ce prénom et ce patronyme. Outre la rareté d’un prénom pratiquement inconnu en France, quelquefois représenté aux États-Unis, adopté au moins une deuxième fois à Madagascar, “estine” est aussi un ancien terme de marine. C’était un contrepoids servant à équilibrer la charge d’un navire (6). Quant à Rina, prénom malgache très apprécié,  il signifie « qui coule sans qu’on puisse l’en empêcher ». S’agissant d’un écrivain, l’équilibre et la fluidité des écrits ne sont-ils pas  pas une nécessité absolue ?

Estine Rinarasoa

Estine Rinarasoa

1.Études Océan indien, 40-41, 2008, p. 213-236. [En ligne]
2. Études Océan indien, 44, 2012, p. 121-150. [En ligne]
3. Il ne figure pas dans la galerie de portraits mais on le retrouve dans Takariva, signant de son second pseudonyme d’Idealy-Soa le feuilleton Sarinda l’homme au trois visages.
4. Numéro 248, spécial Noël 1937.
5. Ohabolana malagasy. - Antananarivo : Librairie mixte, 2008 (deuxième tirage d’un recueil paru en 1974 et réédité en 2004).
6. L’Encyclopédie, 1re éd.1751 (Tome 5, p. 1005).

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