8 mai 2013

Non, l'esclavage n'est pas mort

10 mai, journée commémorative de l’abolition définitive de l’esclavage décrétée en 1848 par la France pour ses colonies des Antilles. Le nom de Victor Schœlcher est indissociable de cet acte qui nous semble aujourd’hui de justice élémentaire mais qui n’allait pas encore de soi au 19e siècle, puisque Bonaparte avait rétabli cet esclavage que la Révolution française avait banni une première fois ; il faut peut-être rappeler aussi que l’Angleterre a procédé à cette abolition en 1833 et qu’aux États-Unis cette question fera l’objet d’une guerre civile et les esclaves américains devront attendre la fin de 1865 pour être enfin libres, du moins sur le papier. Les Afro-américains devront lutter longtemps encore pour que leurs droits civiques soient respectés. Au milieu du 20e siècle l’esclavage sévit toujours puisque le Déclaration universelle des droits de l’homme le condamne encore en 1948, un siècle donc après son abolition par la France. A-t-il été éradiqué pour autant ?

La réponse est non puisque des formes larvées d’esclavage, quand elles ne sont pas la survivance de traditions anciennes comme en Mauritanie, subsistent dans certains pays du Golfe persique. Les témoignages de personnes dignes de foi montrent que dans ces pays des hommes du 21e siècle agissent encore comme s’ils n’étaient pas concernés par la morale universelle. Employer des domestiques venus de pays du tiers monde, corvéables à merci et peu rémunérés ou produire des biens avec des quasis esclaves sous-payés comme en Chine communiste procède de cette même logique qui a produit l’esclavage dès l’Antiquité : s’enrichir à moindre cout. La situation de ces travailleurs-esclaves du 21e siècle n’est pas sans rappeler celle des ouvriers français que dénonçait en 1845 un contemporain de Victor Schœlcher. Ce qu’Alphonse Karr (1) écrit (2) à ce sujet donne à réfléchir sur la condition des ouvriers chinois ou pakistanais d’aujourd’hui qu’aucun mouvement syndical puissant ne semble en mesure de soutenir et de défendre contre le capitalisme implacable :

« Un philosophe a donné cette raison de l’usage que l’on a dans presque toutes les villes de construire une grande maison, au-dessus de laquelle on écrit en lettres d’or : « Hospice pour les aliénés ». Cela, dit le philosophe, fait croire aux étrangers que les quelques douzaines de pauvres diables qui sont enfermés dans ces maisons sont les seuls aliénés que possède le pays et que tous ceux qui sont hors de ces maisons sont des gens pleins de raison et de bon sens. »
« Certes, l’esclavage, quelle que soit sa forme, est quelque chose d’odieux et d’inhumain ; je n’ai même jamais consenti à discuter le prétendu droit que des hommes s’arrogent sur la liberté d’autres hommes ; mais il me semble que les préoccupations qu’affichent tant de gens pour les esclaves des colonies pourraient bien avoir en réalité le but que le sage que j’ai cité prête aux hôpitaux de fous. Il semblerait, en effet, en voyant les représentants du pays s’occuper avec tant d’ardeur d’affranchir les nègres, - que tous les blancs sont libres, et que la France ne renferme pas des millions d’esclaves, plus esclaves et surtout plus malheureux que les que les nègres des colonies. – Il est vrai que les nègres qu’on affranchit sont en général les nègres d’autrui, et que les réformes qu’il faudrait apporter au sort des esclaves blancs pourraient toucher directement aux intérêts de ceux qui voteraient ces réformes, et qui, en conséquence, préfèrent ne pas les voter. Plus de la moitié des ouvriers, en France, sont plus malheureux que les nègres ; - et, si l’on ne peut pas faire davantage pour eux, il faudrait permettre à ceux qui méritent l’intérêt par leur bonne conduite, leur pauvreté et leur amour du travail, de passer nègres, en forme de réconfort et d’encouragement. C’est sans doute dans cet espoir qu’un grand nombre d’ouvriers français s’embarquent pour les colonies, - ainsi que le mentionnent les journaux. En effet, je le dis sérieusement, plus de la moitié des ouvriers français sont plus malheureux que les nègres. Le nègre malade est nourri et soigné par le maître, le nègre vieux ou infirme reste sur l’habitation et y trouve sa subsistance : - mais l’ouvrier malade, vieux ou infirme, doit mourir de faim - J’ai été ému en voyant ces pauvres gens (3) s’occuper d’autres misères que les leurs ».

La vision d’Alphonse Karr de la situation des esclaves aux Antilles est quelque peu démentie par la soif de liberté d’un Toussaint Louverture un demi-siècle plus tôt ou les révoltes répétées des esclaves américains ; par contre la misère noire des ouvriers français de son temps rappelle celle de leurs homologues de Grande Bretagne et des autres pays entrant dans l’ère industrielle. On peut espérer que dans les usines d’Asie produisant pour le monde entier des biens de consommation bon marché parce que fabriqués avec de faibles couts sociaux par des ouvriers mal payés, l’évolution suivra le même chemin de luttes qu’a connu le monde ouvrier en Occident où le combat n’est d’ailleurs pas terminé…

Alphonse Karr

Alphonse Karr

1. Karr (Alphonse) 1808-1890. Écrivain et chroniqueur français.
2. Les Guêpes, sixième série, juin 1845.
3. Karr fait référence à une pétition demandant l’abolition de l’esclavage signée par 9000 ouvriers.

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