17 avril 2013

Passion pour la lecture

Dans de nombreux états des USA, l’usage quasi obligatoire de l’ordinateur dans les écoles a rendu obsolète l’apprentissage de l’écriture cursive. Des élèves et des étudiants n’écrivant plus qu’en script ou en caractères d’imprimerie détachés ont maintenant des difficultés pour déchiffrer les lettres manuscrites qu’ils reçoivent! Cette information m’a immédiatement rappelé le sketch des Inconnus mettant en scène des élèves interprétant une saynète dans laquelle intervient  Louis « Croix V bâton »… Si l’ignorance de l’écriture cursive n’est pas nécessairement synonyme d’illettrisme, je pense que cette décision d’abandonner purement et simplement l’enseignement de l’écriture avec les pleins et les déliés est un recul. Aurait-on idée de ne plus apprendre à nager aux enfants parce que les bouées et les bateaux existent? Au-delà de la technique graphique, l’écriture est un révélateur du caractère des adultes et des difficultés langagières des enfants ; les graphologues et orthophonistes sont bien placés pour le savoir. On verra les conséquences à long terme de ce renoncement mais je reconnais moi-même ne pas m’inquiéter outre mesure d’avoir plus souvent sous les doigts les touches d’un clavier d’ordinateur qu’un stylo à la main.

Cela dit, c’est surtout de lecture qu’il va être question aujourd’hui et, dieu merci, il n’est pas encore prévu d’en supprimer l’apprentissage dans les écoles américaines. Dans ma pratique de bibliothécaire et de directeur de revue populaire, j’ai collecté des textes rendant hommage à « ce vice impuni » et l’un d’eux m’avait particulièrement séduit car l’acte de lire y est associé à la poésie et à la déclamation de vers. Ce texte plein de fraicheur et d’enthousiasme est d’Ernest Legouvé (1807-1903), poète, auteur dramatique et romancier, aussi célèbre en son temps que son ami Eugène Scribe avec qui il a collaboré. Ce texte a souvent été cité et reproduit dans les manuels de lecture scolaires et les journaux éducatifs. Je l’ai mis en parallèle avec un autre bref écrit presque contemporain et plus connu de Jules Renard car leur esprit est proche et leur propos complémentaire ; si le contexte de l’action est le même (l’été, la campagne, les longues promenades à travers champs et à travers bois), l’un s’intéresse à l’écrit, l’autre à l’image. Ce sont aussi deux beaux hommages à la nature, appelant implicitement au respect de l’environnement ; l’absence de fusil y est soulignée. Je donne le premier presque en entier et je renvoie au second par un lien pointant sur un des nombreux sites Web qui le donnent à lire.

Ernest Legouvé

Ernest Legouvé

Passion pour la lecture (1)

« La campagne, l’été, je m’en vais tous les jours, à travers bois, pendant plusieurs heures, courant non pas comme le naturaliste ou l’herborisateur après des papillons ou des plantes, mais après des intonations : je vais récitant, apprenant des vers, essayant de leur donner leur accent vrai. Combien grand est le plaisir de ces courses, vous ne pouvez vous le figurer! Rien ne se marie mieux aux beaux paysages que les beaux vers; ils sont, eux aussi, des oiseaux du ciel, et, quand ils chantent sous les branches-, ils font très bien leur partie avec les chanteurs ailés! Aussi, quand je reviens le soir, la mémoire pleine de mon mélodieux butin et me répétant à demi voix, tout en redescendant vers ma maison, quelques belles strophes que je me suis bien apprises, je me sens aussi fier que le chasseur qui rentre avec son carnier tout chargé de gibier… que dis-je, aussi fier! Mille fois davantage! Car, que fait le chasseur? Il tue! Que fait le naturaliste? Il tue! Que fait l’herborisateur ? Il dessèche. Que fait le lecteur ? Il ranime ! Au lieu d’éteindre la voix dans les gosiers les plus harmonieux, au lieu de frapper de mort les créatures les plus élégantes, il rend la vie de la parole aux créations les plus pures, aux pensées les plus sublimes, il ressuscite des immortels ».

Dans le texte de Jules Renard, c’est un « chasseur d’images » qui raconte ses sorties dans la nature. « Il laisse ses armes à la maison et se contente d’ouvrir les yeux. Les yeux servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes…Rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et longuement, avant de s’endormir, il se plaît à compter ses images. Dociles, elles renaissent au gré du souvenir » (2).

Fusil photographique de Marey

Fusil photographique de Marey


1. Extrait de : La Lecture en action - Paris : J. Hetzel, (1881).
2. Histoires naturelles. - Paris : E. Flammarion, (1896).

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