10 avril 2013

Qui veut noyer son nègre l’accuse de plagiat

« Le plagiat est un vol littéraire ». Le grand rabbin Bernheim le sait et on peut même penser qu’il a lu « Le Fruit de mes lectures » (1) d’où est extraite cette vérité de Dom Jamin, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur (2), car le prétendu philosophe s’est défaussé sur son nègre ! Le plagiat par l’entremise d’une tierce personne est en effet une catégorie non prévue par le théologien qui n’en distingue que trois. Bien qu’il figure déjà sur le web, son texte mérite d’être donné in extenso car il nous renvoie aux diverses affaires qui défrayent de temps à autre la chronique et l’on voit même des visages connus de plagiaires apparaitre en arrière-plan. Il nous rappelle aussi que le faux et l’usage de faux est le propre de l’homme, justement parce qu’il est un animal naturellement déviant car trop doué de raison!

La première [espèce] est de ceux, qui pour se faire un nom, s’attribuent des ouvrages entiers, dont ils ne sont pas auteurs. Ce vol est fort commun parmi les prédicateurs, qui très souvent nous débitent les sermons d’autrui comme leurs productions ; mais le public le leur pardonne volontiers : content de la beauté de la pièce, il s’embarrasse peu d’en connaitre l’auteur.

La seconde est de ces plagiaires plus modérés, qui pillent de côté et d’autre dans les livres ce qui les frappe le plus, pour en composer leurs ouvrages, sans avertir des sources où ils ont puisé. C’est encore la manière de bien des prédicateurs, dont les sermons ne sont souvent que des assemblages de morceaux choisis avec plus ou moins de goût, et cousus plus ou moins subtilement, suivant la portée de chacun d’entr’eux ; encore en est-il peu, qui comme l’abeille, puissent, de différents sucs amassés çà et là, en composer un miel délicieux.

La troisième espèce enfin, plus raffinée, est de ceux qui, mettant à l’écart les expressions, s’approprient les pensées avec plus de liberté, et moins de crainte de voir leurs larcins découverts. Un nouveau tour dérobe la fraude au lecteur peu attentif. Ce plagiat est très commun dans les brochures du temps. Si on les décomposait pour la plupart, afin de restituer à chacun ce qui lui a été volé, il ne resterait rien, ou presque rien de l’écrivain. Les anciens se sont pliant des rapines littéraires, comme on s’en plaint aujourd’hui […]

Dom Jamin, qui en veut visiblement aux prédicateurs, cite ensuite Virgile et Martial, victimes de plagiaires en leur temps et qui, déjà, avaient pu confondre leurs « voleurs littéraires ». Aujourd’hui il est facile de repérer les plagiaires, grâce au Web notamment, mais ces auteurs incomplets pétris d’orgueil et incapables d’avoir une pensée personnelle continuent de sévir car, comme le dit si bien - non pas Verlaine mais Virgile cité par Dom Jamin - « l’envie de se faire un nom dans le monde est un grand mobile parmi les hommes. ‘Il faut, disait un berger, que je tente aussi les moyens de me tirer de l’obscurité et de faire parler de moi’. Cette manière de penser n’est pas rare parmi les gens de lettres ». (Georgiques, livre III) .Le fruit de mes lectures de Dom jamin

1. Dom Nicolas Jamin (Dinan, 1711-1782). On a dit de cet auteur, prieur de Saint-Germain-des-Prés à Paris en 1763, que la plupart de ses œuvres étaient des compilations. « Le Fruit de mes lectures » est en grande partie, comme son sous-titre l’indique explicitement, un recueil de pensées basées sur des citations d’auteurs de l’Antiquité.
2. Le Fruit de mes lectures, ou Pensées extraites des auteurs profanes, relatives aux différens ordres de la société ; accompagnées de quelques réflexions de l’auteur [avec une Notice sur la vie et les ouvrages de dom Jamin, par G. P. (Peignot.)]. [Nouv. éd.]. - Dijon ; Paris : V. Lagier, 1825. La première édition a paru en 1775. Les deux sont disponibles en texte intégral.

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