30 juillet 2008

Le retour des « nuisibles » ?

Aux prophéties optimistes de Victor Hugo évoquées précédemment sur ce que sera le 20e siècle font écho celles bien moins réjouissantes de Jules Supervielle qui déclare :

« Un jour la terre ne sera
Qu’un aveugle espace qui tourne
Confondant la nuit et le jour
». (1)

La dernière période de l’humanité

Un temps incommensurable sépare ces deux moments de l’histoire de la terre ; de surcroît, le pessimisme du poète s’appuie sur des données scientifiques avérées : il est certain que les hommes auront disparu de la surface de la planète bien avant son extinction. Entre ces deux extrêmes, au début  de l’ère industrielle,  un contemporain de Hugo, mort par ailleurs la même année que ce dernier, appelait l’homme à conquérir en force la terre ;  Edmord About écrivait en effet :

« Rappelez-vous en tout lieu, à toute heure,
que la terre est une île pivotante où le froid, le
chaud, le mauvais air, la faim, la soif, la
maladie, et cent forces nuisibles, s’acharnent
nuit et jour à la destruction de I’homme.
Vous comprendrez alors que vous êtes l’assocíé
naturel de tous les hommes vivants, sans
distinction de couleur, de langue ou de patrie;
que la réunion de tous les efforts índivíduels
est la seule tactique qui puisse vaincre l’ennemi
commun ; que vos forces, vos ressources et vos
lumières, unies à celles de tous vos alíés,
suffiront à peine à remporter la victoíre ».<
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Depuis le dix-neuvième siècle jusqu’à maintenant, l’homme n’a que trop suivi ces recommandations et c’est faute d’avoir été exploitée sans mesure que la terre, sa faune et sa flore se trouvent dans  l’état inquiétant   que l’on sait. Tendre vers la belle harmonie terrestre chère aux romantiques relève de l’utopie mais il est encore temps de rectifier le tir. C’est ce à quoi appelait en1992 une certaine jeunesse consciente de l’échec des adultes, comme en témoigne une vidéo dont la diffusion tardive fait par ailleurs débat.

Bien avant cette prise de position et avant même que les mouvements écologiques ne naissent, des hommes avaient  conscience du fait que tous les êtres vivants peuplant la terre y jouaient un rôle déterminé et ne pouvaient plus être classés dans les catégories d’utiles ou de nuisibles dans lesquelles on les enfermait. On observe cette attitude dans certains manuels de lecture ou de grammaire du début du 20e siècle  dénonçant ce point de vue utilitaire et ethnocentrique qui prévalait alors. Ce point de vue  est  encore défendu aujourd’hui dans quelques livres à l’intention des  chasseurs. Ces derniers  n’aiment pas les renards,  harets et autres prédateurs qui leur font concurrence

Mathieu le fermier superstitieux

L’action du paysan superstitieux qui provoque la ruine de ses récoltes en supprimant le prédateur des rongeurs (2) peut être transposée à une vaste échelle dans bien des domaines du vivant. Je ne prendrai qu’un seul autre exemple car  il défraye actuellement la chronique en cette période de vacances et de ruée vers  la mer car il  frappe les esprits: les méduses.

Pelagia noctiluca

Cette année encore, le charmant animal (du point de vue d’un Michelet) prolifère de façon alarmante dans de nombreuses mers du globe. Qu’elles soient naines ou géantes, les méduses encombrent les filets des pêcheurs et empêchent aussi, c’est sans doute moins grave mais plus spectaculaire pour les médias, les baigneurs de nager…

Les causes de ce dérèglement sont connues : on invoque le réchauffement de la planète mais la surpêche d’un de leurs prédateurs, le thon rouge en méditerranée en particulier, semble être une cause majeure. D’autres poissons, d’autres espèces animales dont des cétacés,  assurent aussi la régulation des populations de méduses. Les pêches au thon et à la baleine continuent…Va-t-on attendre que les océans deviennent une épaisse soupe de méduses, qui elles-mêmes disparaîtront - ce qui signera l’arrêt de mort des eaux - pour prendre radicalement les mesures qui s’imposent ? Il faut arrêter de mégoter les diverses demandes d’aides et cesser de déjouer les règlements en ne respectant pas les quotas. Quitte à sacrifier une partie de la corporation des pêcheurs, la survie de l’homme passera par de tels sacrifices et pas dans le seul domaine halieutique ; autant y faire face avant qu’il ne soit trop tard.   le thon était pêché à quelques encablures des côtes au 19e siècle. Il ne faut pas qu’à la fin du 21e siècle nos petits-enfants entendent raconter : « il était une fois, quand on pêchait le thon dans la méditerranée…»

Pêche du thon à la madrague

La pêche du thon à la madrague

« La pêche du thon sur nos côtes remonte à la plus haute antiquité; les Phocéens s’y livraient déjà aux environs de Marseille…L’équipage n’attendait que ce moment pour s’armer de crocs, de tridents, de harpons, en un mot de tout instrument capable d’accrocher ou d’assommer. La mélée devient bientôt affreuse ; les coups pleuvent de toutes parts ; tous les thons enfermés dans la madrague sont voués à une mort violente ; pour eux la fuite est impossible, et ils n’ont pour se défendre que des bonds désespérés ; la mer ne tarde pas à être teinte de leur sang. Victor Rendu ». - Les Animaux de la France (1875).

Je terminerai cette note avec la description donnée d’une méduse  par Michelet ; elle  ne suscite pas chez lui l’effroi convenu ;  il a au contraire beaucoup de tendresse pour cet animal  impopulaire considéré comme nuisible :  « Entre les rochers assez âpres, les lagunes que laissait la mer gardaient de petits animaux trop lents qui n’avaient pu la suivre. Quelques coquilles étaient là toutes retirées en elles-mêmes et souffrant de rester à sec. Au milieu d’elles, sans coquille, sans abri, tout éployée gisait l’ombrelle vivante qu’on nomme assez mal : méduse. Pourquoi ce terrible nom pour un être si charmant ? Jamais je n’avais arrêté mon attention sur ces naufragées qu’on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci était petite, de la grandeur de ma main, mais singulièrement jolie, de nuances douces et légères. Elle était d’un blanc d’opale où se perdait, comme dans un nuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l’avait retournée. Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la délicate ombrelle ( c’est-à-dire son propre corps ), se trouvant dessous, touchait le rocher. Très froissée en ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber et même aimer. Tout cela, sans dessus dessous, recevait d’aplomb le soleil provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l’aridité du mistral qui s’y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente créature. Vivant dans ce milieu de mer dont le contact est caressant, elle ne se cuirasse pas d’épiderme résistant, comme nous autres animaux de la terre ; elle reçoit tout à vif »…

Jules Michelet (La Mer, II, 6)

Les stations de poissons dans un port de mer

Les stations de poissons dans un port de mer

« …si nous supposons une coupe dans un port, nous pourrons voir au fond quelques poissons plats,…des plies nombreuses et quelques soles et turbots noirs… Au-dessus, nous remarquerons les morues et toute leur famille, lieux, colins, merlans, capelans, etc »… Une manne à faire rêver les rares pêcheurs  à la ligne qui tentent leur chance dans les ports d’aujourd’hui. Elle y était encore en 1866..

1. Jules Supervielle. - Prophéties (Gravitations).
2. l’exemple des musaraignes est mal choisi. Cet insectivore, a priori utile à l’agriculture, n’est pas censé saccager les moissons. Les auteurs ont dû confondre avec les mulots…

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