5 décembre 2012

Google, boodle, poodle… et Yvette Guilbert

Yvette Guilbert chantant Linger, Longer, LooConnaissant mon faible pour les associations d’idées insolites, le lecteur habituel de ce blog (j’allais écrire « blogle ») doit s’interroger une fois de plus sur le sens de l’intitulé du billet d’aujourd’hui ! Les trois mots précédant le nom d’Yvette Guilbert, de par leur musicalité, sonnent aussi bien que « Linger, Longer, Loo », titre d’une chanson qu’elle interprétait à la fin du 19e siècle. Elle aurait pu faire ses délices de ces mots euphoniques et inventer  le premier puisqu’il n’existait pas à l’époque ; on apprendra plus loin pourquoi je les ai réunis ici, suite à une recherche sur le Web qui m’a réservé quelques surprises. Cette recherche, menée via Google, a trait à un livre publié par la chanteuse en 1929. J’ai découvert ainsi qu’elle avait une vision très négative de la culture américaine de son temps ; ce sujet figure aussi au menu du jour.

Le livre d’Yvette Guilbert raconte les voyages dans le monde de la « passante émerveillée » qu’elle fut (1). J’ignorais l’existence de ce récit avant d’en trouver par hasard un compte rendu paru la même année dans La Lumière

La Lumière (2), sous la plume de Louis Perceau, polygraphe bien connu - en principe - des bibliothécaires, de ceux de la BNF en particulier. Le critique enthousiaste rappelle brièvement la carrière de la chanteuse et précise qu’une grande partie de son témoignage est consacrée aux voyages qu’elle fit aux États-Unis « où elle trouva la fortune et un mari » ; il rapporte la détestation d’Yvette Guilbert pour les Américains pleins de « leur mépris de l’intelligence et de la culture, leur âpreté au gain, leur sécheresse de cœur, et, pour tout dire leur barbarie ». On ne sait ensuite si c’est le critique qui parle ou la chanteuse lorsqu’il est fait état de « cet Himalaya de niaiserie qu’est un scénario de leurs films « dramatiques » pour admettre que ce développement industriel et cette prospérité économique qui en imposent parfois à certains européens – dans la mesure même où ceux-ci sont étrangers aux choses de l’art, de la littérature et de l’esprit – ne sont pas du tout des indices de civilisation ». Yvette Guilbert pense avoir trouvé la cause de l’ « inaptitude [des Américains] au progrès spirituel » après avoir écouté, quelques trente ans plus tôt, un prêche dithyrambique du célèbre Billy Sunday qui l’a outrée.

Yvette Guilbert par Léandre

Yvette Guilbert par Léandre

Ce jugement implacable s’applique à une Amérique qui n’a pas encore produit ses grands chefs d’œuvre cinématographiques (Certains l’aiment chaud), d’animation y compris (Blanche Neige, Bambi) et, plus de 80 ans plus tard, sans penser faire de l’anti-américanisme primaire, je me demande si ce jugement ne reste pas en partie valable. Je fais de nouveau allusion à ce film d’animation « Madagascar » qui, comme les Disneyland, perpétue cette image constante d’une certaine sous-culture populaire américaine, sous culture qui fait école jusqu’en Chine. En lisant les diverses critiques consacrées au film, j’en ai retrouvé une dont l’esprit me rappelle ce qu’Yvette Guilbert disait du cinéma américain des années 30. Elle est due à un journaliste du « Monde pour qui le 3e épisode de ce film « visiblement produit pour des raisons purement commerciales, tient debout à la seule faveur d’une surchauffe scénaristique, d’un festival d’effets 3D agressifs (explosions, projectiles, tout ce qui peut vous sauter à la figure est bon à prendre…), et plastiquement très laids [… ]».

Yvette Guilbert par Toulouse-Lautrec

Yvette Guilbert - Lithographie de Toulouse-Lautrec

Mais finissons-en une fois pour toutes avec un film qui cible un public de jeunes enfants encore « étrangers aux choses de l’art, de la littérature et de l’esprit » et revenons à Yvette Guilbert. Alléché par le compte rendu de son livre de souvenirs, j’ai aussitôt cherché à savoir si ce dernier avait été numérisé. Bien que l’œuvre écrit de la chanteuse - disparue en 1944 - ne soit pas encore tombé dans le domaine public, et là fut ma première surprise ; Google semble bien l’avoir numérisé. La notice bibliographique qu’il propose a de quoi surprendre : la date de publication est 1862, assortie de la mention « not in copyright ». Ce livre a été publié en 1929 ; s’agit-il d’une « simple » erreur de date ? La suite montre que le problème est plus complexe ; en cliquant successivement sur les liens proposés par Google, liens censés mener au livre d’Yvette Guilbert (via « Open Library »), je tombe sur un ouvrage qui n’a rien à voir avec le sien mais qui est effectivement daté de 1862 ; il a pour titre : « Séparation des pouvoirs spirituel et temporel d’après les principes catholiques » de M. J. de Strada ! (3). Je cherche alors un autre site qui donnerait accès au texte numérisé d’Yvette Guilbert ; je crois le trouver ; il s‘appelle Kobo ; je recommence l’opération, clique sur le lien… et retombe sur le même ouvrage de sociologie religieuse ! Google s’amuserait-il à mettre de fausses pistes sur le Web pour confondre les « suiveurs » utilisant à leur profit son travail de numérisation ? En piégeant, si tel est le cas,  ces autres « rémoras du Web » évoqués récemment - je les appelle ici caniches (poodle) – qui se feraient ainsi du fric (boodle) sur son dos, Google pénalise aussi les surfeurs… Le site Kobo s’enferre en affublant le livre en question d’un ISBN insolite « 1990000670674 » ; ce numéro s’avère effectivement ne pas être valide … La Passante émerveillée : Yvette GuibertFinalement, en lançant une nouvelle recherche, j’ai trouvé un troisième site web qui, à la différence des précédents, donne réellement accès au texte de « La Passante émerveillée ». A-t-il été numérisé en partie ou en totalité ? Sa lecture prochaine me donnera peut-être la réponse.

1. Yvette Guilbert. La Passante émerveillée. - Paris, Bernard Grasset, 1929.
2. La Lumière, hebdomadaire d’éducation civique et d’action Républicaine, n° 100, 6 avril 1929. Il parait de 1927 à 1940. Directeur : Georges Boris. Sa devise : « A chaque page de LA LUMIÈRE nous combattons le mensonge politique, le mensonge social ».
3. 2e édition. – Paris : E. Dentu, 1862.

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