7 novembre 2012

Films et cinéma à Madagascar, passé et avenir

Après les films consacrés à l’île de Madagascar entrevus la semaine dernière, je dirai quelques mots sur deux réalisations malgaches d’importance que 5O ans séparent ; je donnerai aussi un bref aperçu du cinéma tel qu’il a existé, en tant que spectacle populaire, à Antananarivo dans les années 30. Cinq salles étaient alors ouvertes au public dans la capitale.

cinéma Excelsior à Antananarivo

cinéma Excelsior à Antananarivo en 1937

Si l’on en croit la presse du temps, le public malgache semble avoir en fait été peu nombreux dans ces salles, au début de leur existence du moins. 1937 est une année de référence : elle consacre la sortie de « Rasalama maritiora », premier film réalisé par un Malgache. Ce documentaire/fiction en noir et blanc de Philippe Raberojo est un quasi symbole de la société malgache du temps de la colonisation, avec sa forte imprégnation chrétienne (qui ne s’est d’ailleurs pas démentie depuis ; en 1959, la “croyance en Dieu” n’était-elle pas inscrite dans le texte de la constitution de la première République malgache?). En 22 minutes, le film relate le martyre de Rasalama, jeune protestante qui, sous le règne autoritaire de la reine Ranavalona 1ère (1), fut exécutée (à coups de sagaie !) pour son refus obstiné de renier sa foi Elle n’avait que trente-deux ans…

Ce sujet poignant a-t-il attiré les foules en 1937 ? Il a peut-être été l’exception qui confirme la règle car un journal de l’époque (2) constate le désintérêt et la méfiance des Malgaches pour le cinéma. Tsimigos, le chroniqueur qui signe la rubrique, explique cette réaction par le rôle des missionnaires sur les consciences, depuis le commencement de leur activisme à Madagascar : « Dès le début, on leur a fait croire que voir d’autres spectacles [profanes !] qui traitent d’amour ou qui chantent la liberté d’esprit est un péché ». Tandis que 2000 personnes sortent de l’église ou du temple après l’office, le journaliste a observé qu’une petite centaine de spectateurs , “voire quelques dizaines” seulement, sort après les séances données à l’Excelsior, au Radio Cinéma, à l’Universel ou à l’Eden Cinéma ! Il est vrai que les films qui y sont proposés semblent démontrer la caractère “satanique” du cinéma : « Une nuit de noces » avec Armand Bérnard et Florelle proposé par le Ciné-Théâtre n’est-il pas invitation au péché ?

Une nuit de noces

Si la colonisation a permis de former une élite malgache dans les divers domaines des connaissances et des techniques, largement insuffisante en nombre d’ailleurs eu égard aux besoins de ce pays immense avant et depuis son indépendance, on peut se demander pourquoi le cinéma n’a pas rencontré à Madagascar le succès qu’y a connu la photographie. Les causes sont multiples (financières, politiques, sociologiques) et les historiens du cinéma malgache l’expliquent. Personnellement j’y vois aussi une cause similaire à celle avancée par le journaliste cité précédemment : l’inhibition induite par le phénomène religieux a certainement tari bien des vocations. S’il a fallu attendre la fin des années 80 pour voir enfin un long métrage de fiction ayant une notoriété et une reconnaissance internationale, on peut se féliciter du thème historique et non moins tragique choisi par Raymond Rajaonarivelo avec son film Tabataba. Traiter de la répression féroce par la France de l’ insurrection malgache de 1947, enfin plus occultée, était une nouvelle déclaration d’indépendance et une renaissance.

D’autres temps forts de l’histoire de Madagascar peuvent aussi nourrir les scénarios des films auxquels réfléchissent les générations montantes de jeunes réalisateurs qui “veulent faire avancer le cinéma malgache”. Sera-ce le cas avec celui que projette de réaliser Luck Razanajaona (3) ? On évoque déjà une possible candidature de ce film en gestation pour le Festival de Cannes 2014. Les conseils de Jean-Luc Raharimanana et de Raymond Rajaonarivelo, tous deux pressentis, seront une aide précieuse pour le jeune réalisateur.

Pour ma part, j’espère qu’un jour sera mis en chantier un film historique dont l’action se situerait lors du règne brillant mais malheureusement trop bref de Radama 1er. Si ce roi, poursuivant l’œuvre entreprise par son père, étendit son territoire par des conquêtes militaires au détriment de ses voisins (ce sont les mouvements de l’histoire universelle), il sut aussi s’allier politiquement avec des rois d’autres tribus ; en épousant une princesse sakalava, notamment. En ces temps ou s’exacerbent périodiquement les réflexes identitaires, ce rappel - grâce à un film historique - de la vieille communauté de destin des Malgaches, apporterait aux jeunes générations un éclairage sur des éléments de ce passé qu’elles ignorent peut-être.

Ciné-théâtre - Bureau de publicité à Antananarivo

Ciné-théâtre - Bureau de publicité à Antananarivo en 1937

1. Succédant à Radama 1er (1792-1828), son époux disparu trop tôt, qui avait ouvert le pays à la modernité et engagé une politique de bonne entente avec l’Occident, la reine Ranavalona, première du nom et surnommée “la sanguinaire” (1780-1861), freine des quatre fers, inquiète – à juste titre - de l’emprise des missionnaires européens sur la société malgache. Elle a conscience que le goupillon précède toujours le sabre mais elle s’y prend mal et est en retard sur son temps. Comme l’avaient fait les Japonais chez eux deux siècles plus tôt, elle interdit le christianisme et publie en 1835 un édit de persécution contre les chrétiens. Ces derniers perdent leurs « droits civiques » et sont ravalés au rang d’esclave, état qui sévissait encore sur l’île à cette époque…
2. Takariva, numéro spécial, Noël 1937.
3. rebaptisé Luck Razanajao par l’Express de Madagascar et d’autres organes d’information, alors qu’on note aussi la présence d’un Nirina Razanajao au festival du film court.

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