1 août 2012

Ô rectitude…du bibliothécaire

Beaucoup de gens croient peut-être que vivre avec un bibliothécaire n’est pas une sinécure. Je pense au bibliothécaire tatillon et obsessionnel sorti du 19e siècle qu’imaginent ces personnes connaissant mal une profession qui a quelque peu évolué depuis et dans laquelle le taux des divorces n’est sans doute pas  plus élevé qu’ailleurs. J’ai déjà évoqué le profil de ceux qui ont choisi cette voie par goût ou par les hasards de leur vie personnelle et,  après la « solitude du catalogueur de fonds anciens ou modernes » représentée par quelques  dessins, je m’intéresse maintenant au côté pointilleux de l’adepte de la rectitude bibliographique. Ce trait de caractère existe bel et bien et  je peux en témoigner,  au regard de mes propres activités dans ce domaine.

Bien que j’aie quitté la profession depuis des années, je continue de sévir (mais je ne suis pas le seul, comme j’ai pu le constater récemment) dans le cadre d’une correspondance épisodique mais néanmoins assez suivie avec le service de  coordination bibliographique de la Bibliothèque Nationale. J’ai ainsi eu l’occasion de signaler plusieurs ouvrages scolaires dont les illustrateurs avaient été omis, pour des raisons techniques diverses,  sur les notices des livres qu’ils avaient illustrés. Raylambert fait partie de ces partiellement oubliés du catalogue général de la BNF. Je reviens sur ce grand  illustrateur (1) parce qu’au cours de mes vérifications, j’ai constaté le « bruit » provoqué par la présence d’un homonyme et des divers  « Ray » et autres « Lambert » qui viennent parasiter les réponses lorsqu’on interroge ledit catalogue. Une autre raison, plus importante à mes yeux,  de revenir sur ce sujet est ma contestation du choix fait par la BNF  en matière de ce qu’on appelait autrefois « vedette auteur » et qu’on nomme aujourd’hui l’  « autorité personne physique » (APP) pour cet artiste :  “Ray-Lambert” et non “Raylambert”. N’arrêtez pas là votre lecture, la suite ne manque pas d’intérêt…

Voilà pourquoi et cela intéressera aussi les nombreux «  raylambertophiles » : Raylambert n’a signé ses dessins en deux mots qu’au tout début de sa prolifique carrière, les illustrations en noir et blanc  du Livre des quatre saisons (2), notamment. En parcourant l’œuvre dessiné de l’artiste, livres en main, on s’aperçoit qu’il signe ensuite  son nom en un seul mot : Raylambert. La signature apparait ainsi dans Le Roman de l’école (3). Il utilisera ensuite ce pseudonyme  toute sa vie. Néanmoins, les  éditeurs ont continué d’écrire le nom de l’illustrateur en deux mots, avec un trait d’union qui plus est. Je pense que ce sont eux  qui ont induit le choix de “Ray-Lambert” fait par les décideurs du catalogue de la BNF. Sauf plus ample informé, l’auteur n’a jamais utilisé lui-même ce trait d’union dans sa signature. Je milite donc pour une modification de la notice APP de Ray-Lambert ! Des informations complémentaires  pourraient d’ailleurs figurer sur cette notice : l’illustrateur a également signé certains de ses dessins sous le nom abrégé de :  “Rayl” , dans Le Roman de l’école déjà cité,  et  aussi  de  “Rayl+», dans Les Belles images (4). Un élément important vient conforter mon point de vue :   la fille de l’illustrateur, qui était écrivain (5), a signé ses livres sous le nom (en un seul mot) qu’avait adopté son père. Ce pseudonyme devenu patronyme à part entière devrait donc être aussi la forme reconnue comme faisant aussi autorité pour ce dernier.

Bel exemple d’obsession de bibliothécaire, n’est-ce pas ? En agissant  ainsi pour la rectitude bibliographique, il me semble apporter une contribution à la  recension et à la (re)(con)naissance d’ouvrages de l’esprit qui dorment sur les rayonnages des bibliothèques parce que rien n’indique leur richesse iconographique. Je m’aperçois que les catalogues ne sont plus indispensables aujourd’hui car ces belles images mal signalées se trouvent en masse sur le Web, bien qu’elles ne soient pas encore tombées dans le domaine public. Les livres qui les contiennent sont issus des trésors des collectionneurs… Mon militantisme pour la complétude du catalogue de la BNF est aussi un plaidoyer pro domo car j’y apparais personnellement très peu. En partie pour ces mêmes raisons de catalogage incomplet et surtout à cause des lacunes dans les collections de la bibliothèque! En effet,  les quelques  monographies dans lesquelles certains  de mes dessins figurent n’ont pas fait l’objet de dépôt légal par les personnes qui les ont éditées. C’est pourquoi j’ai réuni ces illustrations sur mes pages personnelles. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même…

Un an plus tard (Épilogue). La BNF a été convaincue par mon argumentation! Ray-Lambert figure désormais dans son catalogue sous la forme Raylambert qui a été finalement adoptée. Au 7 juillet 2013, 103 notices bibliographiques signalaient les ouvrages illustrés par l’auteur. D’autres découvertes restent à faire qui feront l’objet d’autant de signalements rétrospectifs.

Raylambert vers 1935

Raylambert vers 1935

1. J’ai évoqué plusieurs fois cet artiste dont l’œuvre magnifique est beaucoup moins connue que celle de Poulbot ou de Benjamin Rabier mais qui soutient la comparaison.
2. Le Livre des quatre saisons : livre de lecture à l’usage des cours moyen et supérieur des écoles primaires et des classes élémentaires des lycées et collèges… / Ernest Pérochon,… ; ill.de Ray-Lambert. - Paris : Delagrave, 1929.
3. Le Roman de l’école. Livre de lecture courante. Cours élémentaire et moyen / Mme A.Duguet et R. Pernet ; [Ill. de Ray-Lambert]. - Paris : Hachette, 1933.
4. Les Belles images : méthode de lecture pour la classe enfantine, par Edouard Jauffret,… Illustrations de Ray-Lambert. - Paris, E. Belin, 1948.
5. Auteur polyvalente, Jeannine Raylambert a aussi écrit de nombreuses pièces radiophoniques, notamment pour la série « Les Maîtres du mystère » très prisée dans les années 60.

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