16 mai 2012

Contre la guerre à Madagascar

François Hollande est intronisé. Bravo. Il a dû maintenant prendre pleinement la mesure de la tâche difficile qui l’attend. La laborieuse formation du nouveau gouvernement en est un signe. Ce n’est pourtant pas de son action politique à venir qu’il me plait de parler aujourd’hui (il y aurait tant à dire !) mais des deux gestes chargés de symboles qui ont ponctué sa première journée de président. D’abord, son hommage à Marie Curie, une de ces étrangères qui se sont si bien intégrées dans la société française ; comme le fera nécessairement la majorité de ces allogènes ou descendants de colonisés que l’extrême droite, maintenant relayée par une partie de la droite décomplexée, désigne comme une des cause des problèmes que connait la France. Ces petits esprits n’ont pas bien remarqué que parmi ces « étrangers », dont beaucoup ne le sont plus d’ailleurs - les Maghrébins notamment -, ont surgi des femmes et des hommes talentueux qui, exercent leur activité dans les domaines de la recherche, de l’ économie, du sport, des arts, de la vie sociale et politique ; ceux qui ont choisi la délinquance et le banditisme masquent évidemment les précédents…

L’hommage rendu à Jules Ferry est le deuxième geste fort et sur lequel je vais m’attarder. J’ai apprécié que François Hollande, qui a souligné le rôle éminent joué par ce grand ministre de la 3e République en faveur de l’école laïque, ait aussi évoqué l’autre face d’un personnage par ailleurs favorable à l’aventure coloniale. Cela me donne l’occasion de revenir à Madagascar que je délaisse périodiquement mais que je n’oublie pas. Des contemporains de Jules Ferry, mort trois ans avant l’annexion de l’île (1896), étaient fermement opposés à cette colonisation à tout va ; leurs écrits contestataires sont malheureusement occultés par les nombreux livres à la gloire des conquêtes coloniales. Celles-ci ont eu au moins pour effet de diffuser la langue française dans tous les pays conquis, ce qui explique faut-il le rappeler, l’attrait qu’exerce encore la France sur les ressortissants des pays annexés autrefois et devenus indépendants.

J’ai quelques scrupules à prendre pour exemple le texte d’un auteur aussi antimilitariste qu’antisémite mais il fait partie de ces écrits qui méritent d’être connus. Bien qu’Il ne soit pas encore tombé dans le domaine public, il est déjà présent sur le Web ; au-delà de la personnalité ambiguë de son auteur, ce texte exprime le bon sens de ceux qui avaient parfaitement compris que la colonisation n’avait pas pour seul moteur le bonheur des populations soumises. En témoigne un extrait de ce pamphlet contre la guerre (1) qu’Urbain Gohier dédie « Aux sept mille morts de Madagascar ».

Et nous avons Madagascar : c’est-à-dire la guerre coloniale faite suivant les règles de la guerre en Europe, comme en 1870 on a fait la guerre d’Europe d’après l’école de l’Algérie ; c’est-à-dire les ministres et les bureaux se combattant et sacrifiant à leurs haines mutuelles des milliers d’existences ; c’est-à-dire aussi pas de pain, pas de quinine, les blessés dévorés tout vifs par les vers, les moribonds employés à faire des croix pour la tombe des morts, les caïmans et les requins gorgés de chair française, des officiers occupés dans un Cabinet noir à dérober les lettres de leurs camarades pour tenir le pays dans l’ignorance du désastre, des journalistes allemands seuls admis à vérifier la détresse de l’armée française ; et des chefs ineptes, des bureaucrates féroces, ordonnant la mort de trois mille des nôtres pour la commodité d’un concessionnaire de mines. La voyez-vous, la route de Suberbieville, avec sa bordure de sépulcres, avec ses flaques de sang jailli des entrailles de nos soldats? Et voyez-vous les concussionnaires, tranquilles et confortables, avec des chèques sur leur bureau ?

Notre histoire nationale n’est tissue que de ces violations, dont elle tire toutes ses gloires. C’est ce qui a perverti le jugement du peuple. Je me demande comment vous osez enseigner à nos enfants, dans vos écoles, le devoir d’aimer la patrie et de la défendre jusqu’à la mort, quand vous vous emparez, dans toutes les parties du monde, de la patrie des peuples moins bien armés que vous. Dépouillés par les Allemands plus forts, vous vous vengez en dépouillant les Arabes, les Annamites, les Uovas (2) plus faibles ; vous en faites la proie de vos vices, et les victimes de vos préteurs cupides. Vous traitez ici de héros ceux qui ont combattu pour notre patrie, et d’assassins ceux qui les fusillaient ; mais vous traitez ailleurs d’insurgés, de rebelles, de pirates, et vous fusillez sans merci les hommes qui défendent contre votre avidité leur indépendance, leurs foyers, les ossements de leurs pères. Voilà pourquoi nul guerrier galonné ne revient d’Indo-Chine, de Madagascar ou du Soudan que les poches bien garnies. Voilà pourquoi les guerres coloniales se succèdent. Voilà pourquoi les commandements aux corps d’expédition ou d’occupation sont si âprement disputés. A quarante mille francs le coup, ça vaut le voyage.

La France veut s'asseoir à Madagascar

Le Français veut s’asseoir pour de bon à Madagascar…

Ce texte, dont l’esprit est proche de celui d’une déclaration de Clemenceau (3) appellerait de nombreux autres commentaires. Je n’en ferai qu’un, à propos de l’évocation des journalistes allemands autorisés à couvrir les événements. Ils nous rappellent que, comme l’a souligné François Hollande lors de sa conférence de presse berlinoise le soir du 15 mai, les rapports de l’Allemagne et de la France ont connu des hauts et des bas tout au long de leur histoire commune. L’épisode de la conquête de Madagascar par la France en fait partie et la presse satirique allemande de l’époque en a rendu compte avec une ironie piquante (4)…

2 - Mais il s’aperçoit que ce n’est point commode (Lustige Blätter)

2 - Mais il s’aperçoit que ce n’est point commode (Lustige Blätter)

1. Gohier, Urbain (1862-1951). - Sur la guerre : propos d’un jeune homme et de M. François Coppée / notés par Urbain Gohier. - Paris : Chamuel, 1896.
2. Graphie fautive pour « Hova ».
3. “Qu’y a-t-il de plus contradictoire que d’appeler tous les Français sous les drapeaux pour défendre le foyer de la Patrie et de les employer à voler la Patrie des autres? Et pourtant s’il est un acte qui rencontre l’approbation unanime des classes dirigeantes, aussi bien que dans la foule inconsciente qui paie du sang de ses enfants et de sa bourse des annexions onéreuses, c’est bien la conquête coloniale”. Texte figurant en regard d’un dessin d’Aristide Delannoy (Terre à galons), sur la couverture de l’Assiette au beurre, n. 363 du 14 mars 1908.
4. Lustige Blätter (Berlin)

Terre  à galons

Terre à galons

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