9 mai 2012

BN : autres souvenirs d’avant gâtisme

Épiphyllium  Ackermannii

Épiphyllium Ackermannii

Comment ne pas commencer ce billet en saluant la victoire du candidat élu par 51, 6 % des électeurs, pourcentage malheureusement en deçà de mes espérances mais qui ne doit pas atténuer notre plaisir. Des bureaux de vote ont été murés à Marseille par des nervis non identifiés mais dont l’attitude montre une parenté certaine avec celle des nouveaux élus du parti néonazi grec… « Les rouges arrivent !» pouvait-on lire dans la presse rapportant les réactions de militants de l’UMP déçus… « Sarkozy apparaîtra comme le plus grand président dans l’histoire de la cinquième république » déclarait par ailleurs une habitante de Neuilly où le candidat battu a recueilli plus de 80 % de voix. Pour rester dans le registre du comique, j’ai aussi retenu, après la proclamation des résultats sur un plateau de télévison, la réponse amusante de Franz-Olivier Giesbert à une interrogation sur le devenir de Patrick Buisson, âme damnée de Sarkozy: « il doit être parti à Sigmaringen » !

Pour ceux qui ont vécu les années 81 et 68, ou plus loin encore, la Libération, cette joie de voir la gauche revenue aux affaires ravive des souvenirs et leur rappelle que le temps passe inexorablement. Les gens de ma génération arrivent maintenant en première ligne pour le grand plongeon dans le néant. Ainsi un homme auquel j’avais rendu hommage en janvier dernier est parti le 28 avril dernier et n’aura pas fêté une victoire si longtemps attendue: Francis Peyraube. J’avais en réserve d’autres anecdotes à son sujet ; sa disparition, survenue de surcroît juste avant la commémoration du 8 mai, me donne la triste occasion de les rapporter aujourd’hui, d’autant qu’une rencontre avec un ancien conservateur de la BN - qui a lui aussi connu ce personnage marquant - m’a permis de confirmer et compléter mes propres informations. Ce conservateur est en effet de ceux qui, au début des années soixante-dix, ont bénéficié de l’enseignement et des conseils que prodiguait Francis Peyraube en matière de bibliographie ; de plus, il détient des renseignements de première main recueillis auprès du bibliographe Gaston Saffrroy (1909-1985) dont il était à l’époque un habitué de sa librairie spécialisée.

Francis Peyraube n’avait pas choisi son métier par vocation. Son but initial était de devenir danseur étoile. La guerre l’en a empêché et dans des circonstances tragiques. Il a en effet connu les camps de concentration pour faits de résistance. A seize ans, était-il porteur de courrier? Ses proches doivent pouvoir le préciser. Quoi qu’il en soit, à son retour de captivité, il ne peut envisager de reprendre son projet. Gaston Saffroy l’engage et c’est dans la librairie qu’ il apprend à rédiger des fiches de catalogue…Les circonstances de son passage de la librairie ancienne à la Bibliothèque nationale, où il a ensuite effectué toute sa carrière, ne me sont pas connues. Quelqu’un réagira peut-être à ce billet et donnera ces précisions qui me manquent. J’en reste au stade des hypothèses sur ce point mais je garde l’image bien vivante de l’homme à l’air grave que j’ai côtoyé pendant cinq ans. Ce lecteur fidèle du Canard enchaîné et amateur de contrepèteries savait aussi manier l’ironie. Un jour qu’il croisait Edmond Pognon (1) dans la cour d’honneur, je l’ai entendu lui adresser un sonore « bonjour Monsieur le Conservateur !». J’ai d’abord pensé qu’il soulignait le grade parce que lui-même n’était « que » sous bibliothécaire (2) mais, en découvrant le passé de l’apostrophé pendant l’Occupation, j’ai compris les raisons sous-jacentes de l’ironie de l’apostropheur…

Les travailleurs  vaincront sur leurs lieux de travail

Les travailleurs vaincront sur leurs lieux de travail

De sa gravité coutumière, je l’ai vu une fois se départir totalement : lors des événements de mai 1968 que j’ai vécus alors que j’étais moi-même sous-bibliothécaire à la BN. Était-ce dans les premiers jours de la contestation qui avait aussi embrasé l’austère établissement? Je ne me souviens pas exactement mais la BN était « occupée » par le personnel et je revois très bien Francis Peyraube, debout et trépignant sur une table de la salle Labrouste, haranguant avec force gesticulations les collègues réunis là en assemblée générale. J’ai oublié les propos exacts qu’il a tenus mais je crois bien que son message était un vibrant « appel au réveil »… Cette attitude rebelle n’a certainement pas été vue d’un bon œil par la secrétaire générale de la BN qui se trouvait dans l’assistance (3)… Reposez en paix Francis Peyraube. Vous resterez dans la mémoire de ceux qui vous ont côtoyé.

BNF - affiche de l'Exposition "Controverses", 2009

BNF - affiche de l'Exposition "Controverses", un dimanche de 2009

1. Edmond Pognon (1911-2007). Conservateur à la bibliothèque nationale et historien.
2. Alors que je prenais un café avec lui, Francis Peyraube m’a confié un jour : « j’ai une nièce qui, lorsqu’on lui demande ce qu’elle fera plus tard, répond : je veux être sous-bibliothécaire ». Ce grade, qui a connu diverses appellations et classes, a été remplacé par celui de « bibliothécaire adjoint spécialisé », dans les établissements relevant de l’État. Il correspond à un niveau dit « technique », tandis que le niveau des conservateurs, supérieur dans la hiérarchie, est dit « scientifique ».
3. Selon des nouvelles récentes, Thérèse Kleindienst, très âgée et bien fatiguée, souffre de ne plus être suffisamment tenue au courant de l’évolution de sa chère BN qu’elle n’a pas oubliée…

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