2 mai 2012

Election présidentielle 2012 : parler pour ne rien dire ?

Quelle que soit l’heure de mise en ligne de ce billet, je n’aurai ni écouté ni regardé le débat de ce mercredi 2 mai 2012. S’il ne doit pas décider du l’issue du 2e tour, il  influencera certainement une partie encore indécise de l’électorat. C’est de bonne guerre car il semble que l’auditeur s’attache plus au contenant qu’au contenu des joutes oratoires (parler pour le bien dire?), à la manière dont les orateurs défendent leurs idées, à la justesse de leurs réparties, spontanées ou bachotées en petit comité. Bref, celui que le téléspectateur jugera le plus beau parleur devrait gagner quelques points dimanche prochain, sinon les élections… Ce débat télévisé sera de toutes façons un dialogue de sourds, comme ces conversations à deux ou à plus qu’on observe dans la société, chacun ayant hâte que l’autre ait terminé d’exprimer sa « pensée » pour dire  la sienne. Dans le pire des cas, comme dans ces  autres débats télévisés où l’on n’attend pas que celui qui parle ait terminé sa phrase ; on lui coupe la parole.  C’est ce qu’observait  déjà François Andrieux (1) en son temps dans les dîners en ville. Ce proche des Girondins  qui fut un remarquable orateur en a souffert mais il s’en est amusé aussi en rendant compte d’un  comportement en fait vieux comme le monde (2) . C’est pourquoi je lui laisse la parole :

Francois Andrieux

Un des défauts que je remarque chez les Parisiens, c’est la manie de vouloir converser ensemble, sans s’écouter, sans se répondre, et de parler plusieurs à la fois. J’ai déjà été invité à dîner dans plusieurs maisons : pour peu qu’il y ait dix ou douze personnes à table, il s’établit, vers la fin du repas, au moins trois ou quatre conversations, ou plutôt chacun fait la sienne ; ce qu’il y a de pis, c’est qu’il n’est pas un convive qui ne parle très haut, comme s’il avait la prétention d’être seul entendu ; c’est un bruit à devenir sourd. Il en est de même dans les assemblées, dans les cercles : vient-on à citer un fait, chacun le raconte aux autres ; à élever une question, chacun en dit son avis, chacun veut montrer de l’esprit et occuper de soi les auditeurs.  Jugez quel effet désagréable doit produire ce tapage sur un homme accoutumé aux assemblées silencieuses des amis ; aussi me faisant en moi-même une retraite, je me livre souvent à la méditation au milieu de ces cohues, ce qui m’est d’autant plus facile, que chacun ne songeant qu’à ce qu’il dit, fait fort peu attention au voisin […] Je suis surpris que chez un peuple qui se pique de politesse on manque à ce point de savoir vivre : car, enfin, qu’y a-t-il de plus incivil que de ne point écouter celui qui parle, de l’interrompre sans cesse, de couvrir sa voix impitoyablement ? N’est-ce pas comme si on lui disait : « Taisez-vous ; je ne fais pas le moindre cas de vos discours ; il n’y a que moi qui mérite d’être écouté. » […]

A l’instar d’un Abbé Dinouart dont il a peut-être lu l’ « Art de se taire » (3), Andrieux, quand il prend le thé  avec des amis, apprécie le silence  de ce cercle intime  où « on ne parle que quand quelqu’un a quelque chose à dire ». Les débats qui  entourent les élections sont des modèles de ces dialogues de sourds qu’il dénonce et, puisque à cette occasion Jeanne d’Arc a fait l’objet de nombreux commentaires, je conclurai en y allant du mien. Bien avant que le Front national ne fasse de l’héroïne un de ses symboles, sa statue équestre a rassemblé à ses pieds de fervents nationalistes et de tous bords : royalistes et républicains. Par exemple  en 1874, année de l’érection de la statue sur la place des Pyramides : une cinquantaine de conscrits  qui venaient de tirer au sort passent devant Jeanne d’Arc et entonnent le Chant des Girondins

Statue de Jeanne d'Arc à Paris

Conscrits parisiens entonnant le Chant des Girondins au pied de la statue de Jeanne d’Arc

1. François Andrieux (1759-1833), homme de lettres polygraphe. il fut d’abord avocat, puis professeur à l’École polytechnique (cours de grammaire et de Belles-lettres) ; il enseigna aussi la littérature française au Collège de France et fut également  bibliothécaire.
2. Sur la manie de parler tous ensemble. Journal d’un voyageur américain à Paris. Extr. des Contes et opuscules en vers et en prose. – Paris : A.A. Renouard, 1800.
3. Réédition. Paris : Payot & Rivages, 2011.

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