29 février 2012

Cinéma : quand Zuorro est arrivé…

Un critique qui n’aime pas Plantu lui reprochait naguère son habitude de développer dans un même dessin deux idées apparemment sans rapport, sinon l’actualité. Personnellement, je trouve cette démarche intéressante et je ne me prive pas de la suivre tout au long de ce blog. Il m’arrive aussi d’associer plus de deux thèmes dans des billets dont la longueur est pourtant comptée. C’est le cas aujourd’hui puisque je parle de cinéma, de numérisation de textes et de catalogues de bibliothèques. Ces trois sujets sont réunis sous un dénominateur commun : Marc Zuorro, « homme de lettres qui n’écrivait pas » (1) mais le passionné de cinéma qu’était aussi cet enseignant, célèbre et controversé en son temps, a laissé au moins le texte d’un discours sur cette discipline qui lui était chère.

Dans Les chemins de la liberté, Jean-Paul Sartre évoque à plusieurs reprises, en bien et en mal (2), ce professeur de lettres (agrégation 1930) qui était avant guerre au lycée Corneille de Rouen. Ce lycée est devenu le plus important de France pour l’enseignement du cinéma, selon les élèves d’aujourd’hui qui déclarent - dans le bulletin de l’association des anciens élèves - combien l’établissement est redevable à Marc Zuorro sur ce point. Dans le discours qu’il prononce en 1936 lors de la cérémonie de distribution des prix, le professeur transmet sa passion pour le 7e art et suscite des vocations chez les élèves, un certain Rivette notamment.

Marc Zuorro serait-il l’homme d’un seul discours ? Les exégètes d’une œuvre mal connue et sans doute éparpillée peuvent certainement répondre à cette question. Pour ma part, je ne peux qu’exposer brièvement les faits que je connais. L’année suivante, le professeur exprime sa passion pour le cinéma dans les mêmes circonstances et peut-être les mêmes termes. Il est devant d’autres élèves : ceux du lycée Charlemagne à Paris, établissement  cher à mon cœur où il enseigne alors les lettres et la grammaire en classe de première, et ce au moins jusqu’en 1939. Le texte de son discours (3) compte neuf pages et traite des divers aspects du cinéma : technique, philosophique, esthétique, avec un hommage appuyé au muet et à Charlot, ce qui, dans le contexte actuel des Césars généreusement attribués à The Artist, trouve une certaine résonance.

Quel est le rapport de Marc Zuorro avec la numérisation des textes et les catalogues de bibliothèques ? J’y viens. La nouvelle cible dernièrement adoptée pour la numérisation (livres introuvables dans les librairies) me semble bien mal choisie. Outre que cette numérisation enfreint les règles du droit d’auteur pour les textes dont les auteurs ne sont pas encore tombés dans le domaine public, elle va favoriser le déclin du marché du livre ancien et d’occasion. Elle risque aussi de faire baisser le taux de fréquentation des bibliothèques qui n’avaient pas besoin de cette nouvelle concurrence déloyale. Je suis convaincu, je le répète, que l’on devrait s’occuper d’abord de numériser tous les textes disséminés et dissimulés dans les publications dites de « second ordre ». Le bulletin contenant le discours de Marc Zuorro est de celles-là mais il en existe quantités d’autres qui recèlent aussi des écrits non moins importants. Une grande partie de ces textes a certainement échappé aux recensions bibliographiques.

Considère-t-on que quelqu’un n’a « rien écrit » parce que son nom n’apparait pas dans les catalogues des bibliothèques? Le tort de ces dernières a toujours été, sauf exceptions - les centres de documentation ou la bibliothèque du Musée de l’homme à Paris notamment (4) -, de ne faire figurer dans leurs catalogues que les « monographies » c’est-à-dire les livres. Il semble que cette présence soit un critère important pour avoir le statut d’homme de lettres… Les répertoires bibliographiques imprimés d’articles ont longtemps suppléé à ce manque mais ils ne se trouvent généralement que dans les bibliothèques d’étude et de recherche et ils ne prennent en compte, le plus souvent - du moins en France - que les revues dites « savantes ». La mise en ligne des archives de journaux et des articles de revues scientifiques plus récents est un marché juteux. Les éditeurs l’ont bien compris mais des bibliothèques, fidèles à leur mission de service public, donnent accès gratuitement aux livres qu’elles numérisent mais aussi aux articles de la presse locale ancienne (5). Il faut donc continuer de travailler dans ce sens, pour qu’émerge enfin toute cette littérature enfouie.

filmage du discours de Marc Zuorro


1. Dixit Marc Fumaroli dans sa réponse à Jean-François Revel reçu à l’Académie Française (11 juin 1998).
2. Genèse de l’œuvre par Isabelle Grell. L’année 1936 pose un problème de chronologie ; seul le poste qu’avait Marc Zuorro au lycée de Rouen semble être connu, sauf plus ample informé.
3. In : Lycée Charlemagne. Distribution des prix faite le 13 juillet 1937… - Paris : Impr. des presses modernes, [1937], p. 16-23. Outre les deux discours de fin d’année (sur le modèle des discours de réceptions à l’Académie française), cette publication annuelle, éditée par l’administration du lycée de 1822 à 1942, contient aussi des informations relatives au corps enseignant, à la vie de l’établissement et un palmarès.
4. Un particularité intéressante de cette bibliothèque était de faire figurer dans son catalogue de nombreux tirés à part et brochures d’ethnologie ou d’anthropologie mais aussi des articles dits « dépiautés » de numéros de revues généralistes récoltés fortuitement sinon systématiquement.
5. La bibliothèque municipale de Lyon, par exemple, dont le système de recherche interne sur le texte des articles et la lecture de ces derniers sont très performants.

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