1 février 2012

« Vous feriez pleurer le bon Dieu »

La poésie a toujours été présente dans les manuels scolaires et en particulier dans ceux du 19e siècle. L’amateur des deux genres est toujours comblé lorsqu’il rencontre dans un de ces livres l’œuvre peu connue, d’un poète qui ne l’est pas moins, voisinant avec celles d’auteurs renommés. Il en est ainsi d’un charmant poème de François Barrillot (1) dont le titre, vraisemblablement tiré à l’origine d’un dicton populaire, a pu inspirer un Étienne Roda-Gil lorsqu’il a écrit pour Julien Clerc « Ça fait pleurer le bon Dieu ».

Le parolier fécond était peut-être de ceux qui ont entonné la chanson dans leur enfance car ce texte a  été mis deux fois en musique au 19e siècle; notamment   par Claude Augé. Cet ancien instituteur reconverti dans l’édition - son nom est indissociable du Petit Larousse qu’il a créé - est aussi l’auteur  du célèbre manuel destiné à l’apprentissage théorique et pratique de la musique : “Le Livre de musique”, qui a connu, lui aussi, une longue carrière. La première édition a en effet paru en 1889 et la dernière, la 110e,  en 1954. Il contient donc le texte de Barrillot et  la partition (en do majeur) d’une  musique  composée vingt ans après celle (en fa majeur)  de Marc Burty (1827-1903)  parue en 1869.  Le titre du poème est aussi le vers qui en termine chaque strophe.

Le Web, en particulier grâce aux moteurs de recherche auxquels rien n’échappe,  fait sortir de l’oubli un écrivain prolifique et touche à tout mais bien malchanceux. Né dans un milieu pauvre, ce qui l’oblige à travailler,  dans une imprimerie lyonnaise – dès l’âge de sept ans ! - il ne parviendra jamais à vivre correctement de sa plume et mourra dans la misère. Cet écrivain-ouvrier, qui signait certains de ses textes sous le pseudonyme de « Cogne-Mou », sobriquet usité à Lyon, ne figure pas dans les dictionnaires modernes mais sa notoriété l’a fait entrer dans ceux de la fin du 19e siècle. Ainsi on peut lire à son sujet : « Littérateur et journaliste français,[…] Écrivit dans la note moyenne et sans caractéristique de talent bien accusée plusieurs recueils de vers,[…] des satires de mœurs assez inoffensives, publiées les unes dans le bizarre Journal de guignol, dont Barrillot était le fondateur […] et près de 300 chansons qui se dispersèrent où elles purent, éveillant sur leur chemin quelques échos populaires… » (2).

Annonce du départ de Barrillot du "Journal de Guignol " en 1865

Annonce du départ de "Cogne-mou du "Journal de Guignol " . Extrait du Journal de Guignol, n. 39, 1865.

Les échos de ces chansons résonnent donc de nouveau et bien d’autres textes de Barrillot refont surface grâce au Web mais si certains d’entre eux, saisis à partir d’un ordinateur ou numérisés en mode image, sont lisibles - sur le plan typographique s’entend - d’autres le sont beaucoup moins. Dans un précédent billet, je dénonçais déjà la numérisation approximative de nombreux écrits « donnés à décrypter » sur la toile. Vous feriez pleurer le bon Dieu est malheureusement un exemple flagrant de ce défaut.

Le texte numérisé en 2010 dans le cadre d’Internet Archive sur une édition canadienne du Livre de musique est constellé de coquilles typographiques introduites par un OCR (3) déficient. Le livre du 19e siècle, à partir duquel j’ai restitué le texte original est imprimé sur un papier d’assez bonne qualité que quelques mouillures tachent mais elles n’affectent pas la page contenant le poème (4). C’est un touchant plaidoyer pour la protection de la nature que je placerai en exergue d’une nouvelle rubrique écologique à venir sur ce blog. Elle verra le jour avec l’arrivée du printemps…

Des recherche ultérieures m’ont appris aussi qu’une chanson portant exactement le même titre mais dont les paroles de M. turpin de Sanzay commencent différemment quoique dans le même esprit (”Lorsque d’un vert manteau”…) avait été publiée et mise en musique par un certain Charles Domergue en 1863! Je subodore un plagiat mais n’ai pas encore eu le temps de faire les vérifications qui s’imposent.

Vous feriez pleurer le bon Dieu

Quand d’herbes la plaine est couverte,
Si vous voyez sur les ruisseaux
Voler la demoiselle verte
Suite

Vous feriez pleurer le Bon Dieu

Vous feriez pleurer le Bon Dieu. François Barrillot mis en musique par Claude Augé


1.Barrillot , François (1818, Lyon – 1874, Paris).
2. Dictionnaire des dictionnaires. Lettres, sciences, arts, encyclopédie universelle / sous la dir. de Paul Guérin. - Paris : Impr. réunies, [1892]. 6 vol.
3. Optical Character Recognition - Reconnaissance Optique de Caractères. Grâce à cette technique, des textes scannés au préalable sont édités dans un logiciel de traitement de texte et injectés sur le Web.
4. Morceaux choisis d’auteurs français (prose et poésie) à l’usage des classes élémentaires et des classes de grammaire, par M. Grisot,… Classe de 8e et de 7e. 10e édition . - Paris : E. Belin, 1884.

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