18 juin 2008

La BN, c’était du gâteau. La BNF, c’est pas de la tarte!

Ce blog évoque périodiquement mes souvenirs professionnels. Je reviens encore sur le thème car je ne me résous pas à tirer un trait définitif sur quarante ans de vie. J’ai besoin de ces retours en arrière pour parler du petit monde des bibliothèques, de ses qualités mais aussi de ses défauts quand l’occasion s’y prête. Je n’aurais sans doute pas assez de matière pour un recueil ; la note me semble donc le format idéal pour distiller ces souvenirs. Je ne prends ainsi pas le risque de saouler mes lecteurs…Le déclic a été provoqué par l’émission de Martine Kaufmann « Accrochages » du mercredi 11 juin sur France Musique. Le sujet était la BNF (site Richelieu). Reçue par Bruno Racine, administrateur dans le rôle de mentor, Martine Kaufman qualifie d’emblée de « salle de rêve de bibliothécaire » l’ancienne salle de lecture(1) du département des Imprimés par laquelle commence la visite.Cette salle fut en effet celle des rêves d’avenir d’un « délégué dans les fonctions de sous-bibliothécaire » qui, comme un Antoine Doisnel, croyait encore n’effectuer qu’un bref passage dans une profession embrassée fortuitement! Sur le plan fonctionnel, la salle Labrouste – du nom de son concepteur – n’était pas l’idéal. Si ce dernier avait pris le parti de la surmonter de « coupoles qui l’éclairent », pas suffisamment toutefois, l’architecte n’avait pas prévu de l’insonoriser et il ne se doutait certainement pas que des >odeurs de cuisine s’y immisceraient un jour!

BN (site Richelieu) - La Salle Labrouste et les odeurs de cuisine


Salle Labrouste – L’hémicycle

Sans doute les usagers du dix-neuvième siècle étaient-ils plus respectueux du silence qu’on est censé observer dans une salle de lecture « construite comme une basilique antique ou chrétienne ». Au 20e siècle, dans les années 60 où je l’ai entendu quotidiennement, un brouhaha y régnait en permanence. Cette disposition architecturale fait dire à Bruno Racine qu’ « on est dans un temple ». Il a raison ; dans un temple où les marchands dispensaient un savoir ; en particulier les bibliothécaires chargés d’assurer à tour de rôle le service de renseignements à l’avant de l’ « abside décrite par l’administrateur. Celle partie de la salle qu’on appelait l’ « hémicycle », délimitait la salle de lecture du côté des magasins, à l’opposé du mur surmonté des grandes baies vitrées qui apportent un supplément de lumière naturelle bien nécessaire. Les bibliothécaires se relayaient donc toutes les heures et demie (ou toutes les deux heures ?) à ce poste à risques, à risques surtout pour un certain novice aux connaissances encore bien lacunaires qui a fait là ses premières armes. Devant ce bureau haut perché défilait aux heures de pointe un flot ininterrompu de lecteurs un peu perdus dans leurs recherches.

Lecteur de la BN à la fin du 19e siècle

Parfois s’élevaient les vociférations d’un lecteur mal embouché, coutumier du fait et un peu sourd de surcroît, qui poussait des gueulantes incroyables quand par malheur il obtenait une information erronée. « Apprenez votre métier » éructa un jour cet ours mal léché mais je n’étais pas sa seule tête de turc. Je me souviens de l’air contrit d’un conservateur chevronné gratifié un jour d’un tonitruant « galopin » ! L’irascible personnage, biographe aujourd’hui disparu, faisait peur à tout le monde ; le personnel alentour rentrait la tête dans les épaules à chacune de ses manifestations de mauvaise humeur tandis que les lecteurs tapaient à qui mieux mieux sur leur table de travail comme les députés lors d’un chahut à l’Assemblée nationale. J’ai retenu la leçon, moi l’autre « rescapé de la culture » qui ne connaissais pas grand-chose avant de pénétrer dans ce temple du savoir. Je me suis efforcé depuis ce jour d’observer le précepte russe : «Vis cent ans, apprends cent ans ».

lecteur irascible

D’autres lecteurs « célèbres » sollicitaient parfois des privilèges. Ils n’excipaient pas trop, ou si peu, de leur notoriété pour les obtenir. Je me souviens, avec une certaine gêne rétrospective, de mon refus – justifié je pense – d’accéder à la demande de quelque passe-droit de la part d’une lectrice dont j’avais feint de ne pas reconnaître sa qualité d’actrice de cinéma. Elle ne lira pas ces lignes et même si cela se produisait, elle a certainement oublié cette rencontre qui n’a pas dû la frapper autant que moi. Cette expérience m’a fait prendre conscience du pouvoir du fonctionnaire face au public. Un Adolphe Brisson(2) , qui a eu la dent dure contre le personnel de la BN de son temps, a peut-être été confronté à une situation similaire. J’ai appris plus tard que ces petits problèmes pouvaient se régler en se défaussant sur un supérieur hiérarchique…

Lecteur âgé transportant un livre à la BN

« On voit des vieillards, tout tremblant,
trainer avec une peine infinie d’énormes tomes du Temps ,
tandis que les garçons se grattent les ongles
ou baillent à se décrocher la mâchoire »

La BN était une galaxie et le seul département des imprimés une planète ; un microcosme peuplé de personnages originaux dont certains semblaient hors du temps, qu’ils fussent lecteurs ou bibliothécaires. Je reviens sur la fameuse abside décrite par l’administrateur. On entrait dans ce lieu solennel par deux portillons métalliques à claires voies dont l’ouverture était commandée par un bouton plus ou moins dissimulé aux regards. Ce lieu clos mais très fréquenté était le carrefour obligé pour aller dans les magasins lorsqu’on venait d’autres services ou d’autres départements. Oui Monsieur l’administrateur, « les anciens de la BN » se souviennent bien de l’atmosphère de l’hémicycle. Son décor et son aménagement donnaient un peu l’impression de se trouver dans une grande banque du 19e siècle. Y vaquaient deux catégories de privilégiés : aux avant-postes (face aux lecteurs) et sur l’aile droite et à l’arrière, le personnel, tous grades confondus qui assuraient le service au public (renseignements, prêt) ; au centre, travaillaient les lecteurs à qui l’on demandait d’abandonner leur place de la salle pour venir s’installer à des tables réservées à la consultation d’ouvrages de très grand format ou nécessitant des précautions particulières. Siégeaient là aussi quelques personnalités du monde des lettres ; Henry de Montherlant, par exemple, y avait sa place. Dans cette rangée de tables très convoitées s’incrustaient quelquefois des petits malins qui, lorsqu’ils avaient découvert cette opportunité, réservaient pour un temps indéterminé ces ouvrages hors normes ou en commandaient d’autres impliquant les mêmes exigences de consultation…

Boite catalogue


Boite catalogue

A gauche de l’hémicycle étaient rassemblés divers catalogues anciens sur fiches ; de l’autre côté de l’axe médian se trouvait le « bureau » des conservateurs qui assuraient aussi à tour de rôle une permanence de la supervision des services au public. Les autres tables étaient occupées par des personnes dont les travaux nécessitaient qu’elles fussent installées là. Ces espaces de travail, semblables à ceux de la salle de lecture, étaient distribués en un arc de cercle faisant angle avec un autre alignement où j’avais ma place. Je côtoyais quotidiennement un personnage que l’on aurait pu croire échappé du grand ouvrage dont il était alors le directeur. Toujours tiré à quatre épingles, ce pâle et grand vieillard aux cheveux blancs et au visage effilé se remarquait par sa gestuelle : quand il quittait sa place pour faire une recherche bibliographique dans un livre des magasins, il projetait en arrière avec un large mouvement du bras l’épitoge noire dont il se couvrait les épaules. C’était Jean-Charles Roman d’Amat(3) . Il n’aura pas vu l’achèvement de son monumental Dictionnaire de biographie française

C’est après avoir quitté la BN que j’ai pris conscience d’avoir mangé mon pain blanc ; bien des années plus tard, après avoir atterri, pour ne pas dire échoué, dans une bibliothèque universitaire de Province. Et la BNF ? J’avais quitté le site Richelieu pour d’autres horizons longtemps avant le début des travaux sur le site Mitterrand.

Directeur de bibliothèque polyvalent

- Au suivant!

Je n’ai que de brèves expériences d’usager de cet établissement gigantesque mais la première fut marquante : une glissade sur le plancher de l’immense parvis où, un jour de pluie, j’ai dû patiner et ramer ferme avant de trouver la bonne tour et la porte d’entrée …Petits vices de forme de bâtiments qui n’en finissent pas de prêter le flanc à la critique. Le Monde du 12 juin rappelle ces défauts et décrit les vicissitudes que connaît encore ce qui me semble le plus bel exemple du peu de cas fait en France de l’avis des professionnels des bibliothèques lors de l’élaboration d’un projet architectural qui les concerne. il s’agit de leur outil de travail et les aspects esthétiques auraient dû se plier aux contraintes techniques. On a fait l’inverse… La signalétique minimaliste va être renforcée….Dans la vieille BN », exception faite du département de la musique, il n’y avait à l’époque qu’une seule porte d’entrée ; les lecteurs ne pouvaient pas se tromper. J’ai eu depuis de multiples occasions de la franchir mais je n’ai pas encore revu, 35 ans après l’avoir quitté, l’endroit précis où j’ai appris un métier. J’y reviendrai peut-être, par le biais de futures notes.

La BNF a comme un défaut

- ça me rappelle quelque chose…

1. Fermée depuis dix ans, la salle a été réouverte pour y accueillir l’exposition de Sophie Calle. Elle ouvrira de nouveau à terme comme salle de lecture de l’INHA.
2. Adolphe Brisson (1860-1925). Écrivain et critique. Auteur de Paris intime. A collaboré au journal Le Temps.
3. Jean-Charles Roman d’Amat (1887-1976). Archiviste paléographe.

3 commentaires à La BN, c’était du gâteau. La BNF, c’est pas de la tarte!

  • Oui c’est en partie vrai. Car c’était à son « aide de camp » que j’avais posé la question. En ce qui concerne Umberto d’Italie qui voulait regarder les gravures de la « Maison d’Italie » les porte-folios étaient si lourds que lui ai demandé de les porter lui-même. Cela n’avait pas été très bien vu. Eh oui !!!

  • admin

    Ah ! Ah ! Ce blog va devenir un forum d’ « anciens de la BN » ! En mettant en commun nos souvenirs, nous pourrions écrire une petite histoire de la grande bibliothèque d’avant l’a création de la TGB ! Vous vous trahissez chère Nicky en relatant cette anecdote amusante. Je crois même savoir que vous en avez d’autres. Sans dévoiler votre anonymat, je rappellerai que vous êtes aussi la sous-bliothécaire qui un jour a dit sans ambages (et sans ronds de jambe) au roi Humbert II d’Italie, toujours flanqué de son aide de camp à qui l’on devait obligatoirement s’adresser quand on voulait communiquer avec son altesse : – « Rappelez-moi votre nom… »

  • Excellente et nostalgique évocation de cette vieille BN que j’ai bien connue moi aussi à l’époque où j’avais pris Edgar Faure pour un magasinier et qui sans sourciller avait été me chercher un ouvrage. Quelle époque ! Tant de choses à raconter, une prochaine fois ? En tous cas mille fois merci.