11 janvier 2012

Bibliothécaire : les deux bouts de la lorgnette

Jean-Pierre Seguin

Jean-Pierre Seguin

Ce billet (suite de « Souvenirs d’avant-gâtisme ») est un clin d’œil aux collègues côtoyés à la BN au début de ma « carrière ». Il est censé répondre aux attentes d’une autre « ancienne » qui m’a fait savoir récemment qu’elle était très attentive à ce que j’écris sur cette période qu’elle a bien connue. J’évoquerai d’abord un cliché entourant le personnage du bibliothécaire, en m’attachant à la fonction et non aux divers grades, catégoriels ou administratifs, que recouvre cette dénomination. Ce distinguo n’est pas anodin.

Ainsi, aux yeux de certaines personnes, un bibliothécaire ne peut être issu que d’une grande école : École des chartes ou Enssib. C’est du moins la perception qu’en a l’ancien polytechnicien, ingénieur retraité avec lequel je discutais dernièrement et qui semblait s’étonner que je ne sois pas issu du sérail.

Entrée des chartistes
Certains jeunes bibliothécaires ont également une vision un peu conventionnelle de leurs prédécesseurs dans le métier. En relisant un commentaire sur les sous-bibliothécaires des années 60 dans Couv. Ill. en coul., blog pourtant non conformiste - en hibernation actuellement - je me suis amusé de constater que, là encore, je n’entrais pas exactement dans la norme « de ces années bénies où la 2CV, la GS et l’Ami 6 des « sous-bibs » cohabitaient avec la R16 du conservateur sur le parking de la bibli. »

Bibliothèque nationale (site Richelieu). La cour d'honneur

Dans la cour d’Honneur de la BN (entrée au 58 rue de Richelieu), alors parking du personnel - ce qui semble inconcevable aujourd’hui - il m’est arrivé plus d’une fois de venir me garer au volant d’une Frégate, modèle imposant de berline Renault que les jeunes collègues du 21e siècle n’ont peut-être jamais vu ! Elle ne m’appartenait pas mais j’en avais l’usage de temps en temps. Il ne fallait pas arriver après 9 heures car les places étaient chères bien que gratuites ! J’ai renoncé à cette fantaisie après avoir dû tourner plusieurs fois entre la BN, le Palais-Royal ou la Banque de France pour trouver un endroit où me garer… Mon chef de service de l’époque n’avait pas ce problème ; vêtu d’une gabardine et la pipe vissée à la bouche, tel un M. Hulot ou un Jérome K Jérome Bloche, sans le chapeau, il venait quotidiennement travailler depuis sa proche banlieue sur un VéloSolex. Sa silhouette a marqué ses anciens voisins de quartier qui le voyaient partir tous les matins dans cet équipage et il utilisait ce moyen de transport par tous les temps. Je ne doute pas que la silhouette légendaire de ce conservateur sera reconnue entre les lignes…

La BN, ce sont aussi des noms de « sous-bibliothécaires » (grade disparu aujourd’hui) qui me rappellent d’autres anecdotes. Francis Peyraube, déjà évoqué - sans le nommer - dans un précédent billet, était de ceux-là. Il fut le modèle qui inspira une partie de mes premières activités professionnelles, faute de n’avoir pas encore bénéficié jusqu’alors de l’enseignement de maîtres ès-bibliothéconomie. Son allure d’éternel jeune homme, il était pourtant presque quinquagénaire, ne s’oublie pas. La barbe bien taillée, le cheveu en brosse (longue), chaussé de nu-pieds été comme hiver, il portait des chemises écossaises épaisses, sans cravate, et des pantalons en velours côtelé. Nous nous retrouvions parfois sur le coup de dix heures pour griller une Gauloise ou une Gitane (sans filtre!) devant le porche d’entrée; lui après sa séance de service public du matin, moi pour interrompre un moment la tâche assez fastidieuse qui était la mienne à l’époque : le « récolement permanent » des grands in-folio plano du département des imprimés!

Francis PeyraubeBibliographe expert et incollable, ce sous-bibliothécaire - il l’est resté toute sa carrière, sauf erreur, - publiait périodiquement une liste des nouveaux usuels de la salle des catalogues qui était son domaine. Lorsque je fus affecté au service des usuels de la salle de travail, sise au-dessus de l’autre comme chacun ne le sait pas nécessairement, je découvris les diverses facettes d’un métier auquel je finis par prendre goût. Fort de mon expérience nouvellement acquise, je me décidai d’établir, sur le modèle de celle du collègue d’en bas, la liste des nouveaux usuels mis à la disposition des lecteurs de la salle Labrouste…

M’attelant à la tâche, je bouclai bientôt « ma liste » et la confiai ensuite à une secrétaire novice, engagée depuis peu, qui la tapa à la machine. C’était encore le temps des dernières vieilles Royal, et des stencils graisseux. Lorsque la liste parut, fier de « mon œuvre », je la montrai à Roger Pierrot, nouveau directeur du département des imprimés…Que ne l’ai-je fait avant le tirage ! (J’avais omis moi-même de relire le tapuscrit)… Cette première liste bibliographique était bourrée de fautes de frappe ! J’ai ainsi appris que l’édition avait ses exigences et que, s’il est bien de faire confiance aux autres, il est mieux, lorsqu’on en est responsable, de vérifier la qualité d’une tâche que l’on a confiée à un tiers … Cette expérience m’a une nouvelle fois servi de leçon, pour la liste des usuels suivante et les écrits ultérieurs…

La salle Labrouste en 1902

La salle Labrouste en 1902

(A suivre)

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