11 juin 2008

Barack Obama est-il un Nègre?

Oui, Barack Obama est un Nègre ; du moins aux yeux de ces Américains qui un jour l’ont traité de « Negro ». C’est pourquoi, comme beaucoup d’autres métis d’ascendance noire et blanche, il a choisi, pour se définir une fois pour toutes, de privilégier le côté sombre de sa personne. Les raisons de ce choix sont multiples ; induisant les comportements à son égard, la couleur de sa peau - partie éminemment la plus visible de son être - fut certainement le facteur déclenchant de toutes les autres raisons. Qu’il le veuille ou non, Obama ne pouvait pas entrer dans la catégorie « homme de type caucasien », selon la terminologie classificatrice utilisée aux USA. Sa victoire fantastique, quand bien même lui resterait-il encore à la transformer, rendra peut-être caduc à terme ce souci de l’administration américaine de classer ses citoyens sur des critères raciaux.

Ce besoin de classification des peuples et en particulier des Noirs a une longue histoire. Les recherches pour tenter d’expliquer et de trouver les causes de phénomènes relevant de la physique ou des sciences naturelles n’ont pas nécessairement débouché sur des avancées, loin s’en faut. En cherchant ces causes à partir de prémisses souvent fausses, les conclusions ne pouvaient pas l’être moins. Cela est particulièrement vrai dans les domaines de l’anthropologie et de l’ethnologie. Le sujet est grave mais on ne peut s’empêcher de rire des doctes réflexions auxquelles se livrent les « scientifiques » des 18e et 19e siècles à propos des Nègres. Ces réflexions ont été relevées dans des publications savantes de l’époque.

Par exemple, dans la rubrique qu’il leur consacre dans son dictionnaire paru au 18e siècle (1) , l’abbé Paulian (2) relate quelques faits d’observation relativement objectifs et cite, mais ne réfute pas, les hypothèses avancées par un de ses devanciers du siècle précédent : l’abbé du Tertre (3). Ce dernier explique d’une façon pour le moins originale pourquoi le nez des Noirs est camus et pourquoi ils ont un gros ventre : « Les nègres ne sont camus, que parce que les pères & mères écrasent le nez à leurs enfants, quelques jours après leur naissance… qu’on leur presse les lèvres pour les rendre plus grosses, & il ajoute que ceux à qui l’on n’a pas fait ses opérations, ont les traits du visage aussi beaux, le nez aussi élevé, les lèvres aussi minces que les Européens. L’Abbé trouve plus « naturelles » les explications de son contemporain Buffon qui énonce que « les Negresses portent leurs petits enfants sur le dos pendant qu’elles travaillent. La mère, en se hausssant & se baissant par secousses, fait donner du nez contre son dos à l’enfant. L’enfant, pour éviter le coup, se retire en arrière, autant qu’il le peut, & il avance le ventre ; voilà pourquoi les negres ont communément le ventre gros & le nez applati (sic). »

Le grotesque involontaire de ces déclarations, qui dans leur forme relèvent de la sphère du conte, se retrouve pourtant au siècle suivant, quand de dignes ethnographes et anthropologues débattent de la question de savoir « quels sont les caractères distinctifs de la race blanche et de la race noire, et les conditions d’association de ces deux races ». Ce débat a lieu dans le cadre des séances de la Société d’ethnologie de Paris (4), du 23 avril au 9 juillet 1847, soit exactement un an avant la date de l’abolition « définitive » de l’esclavage (27 avril 1848). Ceci explique pourquoi les séances traitent aussi des conditions d’association (sur le registre maître et élève) des deux races.

le canon civilisateur

Oui, enfant de la nature, le canon est le plus puissant instrument de la civilisation… Viens à la cantine que je te civilise. Dessin de Cham (1858)

Aborder le volet sociologique et philosophique des débats dépasserait le cadre de cette note. En me limitant au seul aspect « scientifique » du sujet, je suis déjà obligé de résumer en deux pages un document qui en compte 246…. Deux camps s’affrontent : d’un côté les humanistes progressistes avec des interventions éclairées, celles d’un Victor Schoelcher notamment. En observateur avisé des faits, il explique le retard relatif des populations noires africaines par les conditions historiques et environnementales. Lui croit à « l’égalité absolue de tous les membres de la grande famille humaine, quels que soient leur sexe, la forme de leur nez, la largeur de leurs pommettes, la couleur de leur épiderme et la nature de leurs cheveux ». Il ajoute : « Il me parait aussi contraire à la science, à l’histoire et à l’ethnologie qu’à la raison, de proclamer l’infériorité d’une race relativement à une autre race ». En face, les tenants de l’infériorité intrinsèque des peuples africains expliquée par des théories raciales pseudo scientifiques dans lesquelles sont allègrement confondues données anthropologiques et ethnographiques. Leur chef de file Courtet de l’Isle (5), homme par ailleurs cultivé et très documenté sur toutes les sociétés peuplant le monde de son époque, établit un parallélisme strict entre degré d’évolution physique et degré d’évolution culturelle. Cette théorie fera florès et inspirera plus tard des déclarations du genre : « Le nez proéminent est donc un trait essentiel et caractéristiques des peuples cultivés » ou « Un nez peut avoir du relief et être en même temps inculte » (6). Courtet de l’Isle, en constante opposition avec Schoelcher, lui sert des arguments imparables : « Plus le type d’une race est beau, plus la civilisation de cette race est avancée ; plus le type est laid, plus la civilisation est imparfaite ». On retrouve ici caricaturé le schématisme de l’imagerie des manuels scolaires présentant les « quatre races » peuplant la terre, avec une constance qui ne s’est pas démentie durant toute l’époque coloniale. Courtet de l’Isle persiste lorsqu’il dit : « Il est certain qu’il y a une dégradation successive de la race blanche à la race noire, en ce sens du moins que la race noire rappelle plus que la blanche les formes du plus élevé des mammifères, du quadrumane ». Cette déclaration ne déplairait pas aux « insupporteurs » qui vocifèrent pour exprimer avec des « cris de singe » leur haine des joueurs noirs sur les terrains de football. On comprend donc que les débats soient animés. Ils sont aussi le reflet des connaissances parcellaires qu’on avait de l’Afrique de ce temps ; d’où cette affirmation d’un intervenant déclarant qu’ « on ne rencontre sur tout le continent africain aucune civilisation dans laquelle l’élément scientifique soit parvenu même à un développement élémentaire » ou encore « La race noire n’est pas civilisable en Afrique ; elle ne l’est que dans les colonies, au contact de la race blanche… ». Et quand une « amélioration » survient, c’est effectivement aux colonies qu’on l’observe, sur tous les plans, physique et social car [le « Nègre y] a reçu la greffe de la civilisation ». Aujourd’hui ces poncifs prêteraient à sourire si une personnalité, et non des moindres, ne déclarait pas cent cinquante ans plus tard que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »…

Les Noirs entrés dans l'Histoire

Ça se balade dans des fiacres et en Afrique on tire dessus; comment voulez-vous qu’on s’y reconnaisse? - Dessin de Félix Vallotton (1903)

Au cours des débats, lorsque l’on daigne concéder un état de développement avancé à une société donnée, au mieux on objecte que cette dernière – il s’agit des Cafres - « n’appartiennent déjà plus, par leur type à la famille des nègres », au pire on dénie le nom de civilisation à cet état de développement. Mais enfin, qu’est-ce que la race nègre ? On ne le saura pas car les intervenants ne concluent pas sur ce point. Cependant, une note d’un sociétaire absent est lue et révèle qu’elle est certainement différente de la race blanche. Il s’agit maintenant de définir si « la place du trou occipital est la même chez les Blancs et chez les Noirs ». Les variations observées seraient dues à des erreurs enregistrées lors des mesures effectuées sur la face de ces derniers, du fait de leur prognathisme ; donc, il n’y aurait pas de différence… Quelqu’un pense au contraire en avoir trouvé une, lui « qui a fait beaucoup d’autopsies de nègres à la Martinique ». Il avance que s’il a bien observé des similitudes de position du trou entre la race blanche et la race noire « il a remarqué que les crânes ayant le trou occipital plus reculé appartenaient tous à des individus ayant une danse particulière (sic) ; or les danses varient aux colonies suivant les races (sic) »…

Nez camus, gros ventre et trou occipital erratique pour cause d’agitation forcenée… A l’évidence, la démarche « scientifique » n’avait pas beaucoup progressé dans le domaine de l’anthropologie entre le 17e et le milieu du 19e siècle… Je conclurai donc brièvement : en disant : comme le rire distend les zygomatiques, le mouvement - pour le nez - c’est épatant !

argot du nez

« Un nez peut avoir du relief et être en même temps inculte » Dessin de Jules Ferat (1848)


1. Dictionnaire des nouvelles découvertes faites en physique pour servir de supplément aux différentes éditions du Dictionnaire de physique…Ouvrage où l’on fait l’examen critique de ces nouvelles découvertes, et la réfutation de la partie physique du livre intitulé : Système de la nature, …- Nîmes : Chez Gaude, Père, Fils & Compagnie ; Avignon : Chez J.J. Niel, 1787.
2 Aimé-Henri Paulian (1722-1801) jésuite et physicien né à Nîmes. Enseigna la physique en Avignon.
3. Jacques du Tertre, en religion le Père Jean-Baptiste (1610-1687). Missionnaire dominicain. Aux Antilles de 1640 à 1658, il en a écrit l’Histoire générale.
4. Bulletin de la Société d’ethnologie de Paris…Tome premier, 1847.
5.Alexandre Victor Courtet de l’Isle (1813-1867). Littérateur, économiste, saint-simonien. A écrit notamment un Tableau ethnographique du genre humain. – Paris, 1849.
6. Essai sur le nez au point de vue anthropologique et esthétique, par E.D [Edouard Desor]. – Locle, 1878.

1 commentaire à Barack Obama est-il un Nègre?

  • Wanda

    Au risque de me faire l’avocat du diable, je ne trouve pas tellement choquant le fait de dire que l’Afrique, en dehors de l’Égypte n’est pas assez entrée dans l’histoire. Si l’histoire est la lutte des volontés de puissance entre principautés, puis entre nations aboutissant au sinistre 20ème siècle, ce n’est pas nécessairement un mal d’y échapper.