29 décembre 2011

Des Malgaches morts pour la France

Je n’ai pas vu le film Intouchables diversement apprécié par la critique mais je pense qu’il doit une partie de son succès, notamment dans les banlieues dites « sensibles », à cette association symbiotique entre un paralytique blanc et un hyperactif noir qui rend mobilité et joie de vivre au premier des deux. Ce film ne doit pas plaire aux racistes qui apposent sur les murs les affichettes « Africa go home » observées récemment dans les rues de Paris car l’image qu’il donne du Noir vivant en France est sympathique, même si elle est entachée de clichés. N’ayant pas vu le film, je ne peux pas le critiquer sur ce point mais sa dimension pédagogique sous-jacente ne peut laisser indifférent quelqu’un à l’affut des pics que connait le racisme anti Noir en Europe.

On  retrouve cette démarche, sur le mode sérieux, dans le beau livre découvert parmi les cadeaux qui m’ont été offerts à Noël (mais oui, j’en reçois encore beaucoup !). Cet ouvrage collectif bien documenté et copieusement illustré retrace trois siècles de présence noire en France, à travers les personnes de couleur venues des quatre coins de l’Empire français et de ce qu’il en reste (1). Le plan chronologique adopté permet ainsi de faire défiler l’histoire de ces allogènes, des quelques esclaves du XVIIIe siècle autorisés à accompagner leur maître en France aux énarques des dernières promotions originaires des anciennes colonies. Je reprocherai à cet important document, dont je n’ai pas encore exploité toutes les richesses, d’avoir utilisé pour les notes et la bibliographie une typographie rendant leur lecture bien difficile. Mégoter à ce point sur le papier me semble contre productif à l’heure où les e-books permettent d’augmenter la taille des polices pour un meilleur confort de lecture.

Autre critique : la faible représentation des Malgaches dans l’iconographie (musiciens à la page 83) même si ces derniers sont cités dans le texte à plusieurs reprises, preuve qu’ils relèvent eux aussi de ce « peuple noir » indifférencié venu des lointaines colonies africaines, de la Caraïbe ou du Pacifique. Ceci me rappelle une réflexion de mon père, qui n’avait pas lu Mein Kampf et qui se réjouissait que les nazis aient fait une différence entre les Sénégalais et les Malgaches lors de la dernière guerre…S’il vivait encore, j’espère qu’il aurait pris conscience que cette différence n’en est pas une aujourd’hui aux yeux de certaines administrations françaises ! Se serait-il insurgé en constatant que le consulat de France à Antananarivo semble faire son possible pour décourager les Malgaches souhaitant visiter la France en simples touristes. Leur pays est indépendant depuis un demi-siècle, c’est bien fait pour eux  si un visa leur est désormais nécessaire et tant pis pour eux si celui-ci leur est, soit refusé sans raisons, soit accordé à une date dépassant celle d’un événement pour lequel la personne voulait faire le voyage… Depuis un précédent relaté en 2006, j’ai appris qu’une autre lointaine parente n’a pu venir pour cette raison cet été et n’a donc pu assister à la cérémonie de confirmation de mariage de son neveu qui lui, vit en France. Il a la chance d’avoir la double nationalité…

Félix Andriamanana

Faut-il avoir des ancêtres morts pour la France pour que soient reconnus à leurs descendants, qui ne sont plus citoyens français, le droit de visiter l’ancienne « mère patrie » où nombre de combattants malgaches ont péri dans les deux conflits mondiaux et surtout au cours du premier? Mais la Grande guerre est si loin ! Le poids de cette histoire tragique est devenu bien léger près d’un siècle plus tard. Oubliées les cérémonies commémoratives de ces Malgaches qui honoraient leurs coreligionnaires morts au combat en 14-18 ! Et si les monuments érigés pour perpétuer leur souvenir sont encore debout et n’ont pas été vandalisés, les documents photographiques témoins de ces cérémonies sont rares, à ma connaissance. Il m’a donc semblé important pour les jeunes générations de rappeler cet hommage rendu à Paris en 1934 par un groupe de Malgaches devant le monument aux morts érigé en 1931 au Jardin tropical du bois de Vincennes. Félix Andriamanana, déjà évoqué sur ce blog, prononce le discours. On peut regretter que ses paroles n’aient pas été enregistrées mais peut-être existe-t-il une copie de son texte dans quelque fonds d’archives encore inexploité…Discours devant le monument aux morts malgaches 1914-1918

Le style du monument est inspiré des pierres levées (« Vatolahy ») ornant certains tombeaux traditionnels malgaches. Sur la plaque commémorative, le texte suivant a été gravé  : « 1914 - Au souvenir des soldats de Madagascar – 1918 ».

1. La France noire : trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’Océan Indien et d’Océanie.. – Paris : La Découverte, 2011.

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