30 novembre 2011

Des marionnettes à Madagascar : depuis quand ?

Le lecteur s’attendant  à ce que je parle du spectacle qui se déroule depuis des mois (des décennies ?) sur la scène politique malgache sans doute déçu par le titre de ce billet. N’ayant qu’une vision extérieure de la situation, je ne suis pas assez compétent pour aborder ce sujet et bien que j’aie une opinion, je laisse à d’autres le soin de commenter les interminables et désastreux errements gouvernementaux inhérents à Madagascar. Les commentateurs politiques le font d’ailleurs très bien, avec une colère mêlée d’ironie qui ne rend que plus désespérante cette tragédie permanente. Ils le font avec leurs mots et des emprunts constants aux figures du théâtre de marionnettes européen.

Cette comparaison n’est d’ailleurs pas récente ; elle remonte au moins à la chute de Tsiranana, quand en 1972 les premières banderoles contestataires affichaient déjà : « Ôtez les marionnettes du pouvoir ». Ce n’est pourtant pas de Guignol qu’il sera question maintenant mais des authentiques marionnettes malgaches, celles qui préexistaient - mais qui le sait - avant l’importation de ce théâtre, tel qu’on peut le voir aujourd’hui dans la Grande Ile. Il connait d’ailleurs un engouement certain, dû à l’activité de compagnies malgaches mais aussi aux marionnettistes étrangers qui viennent à Madagascar montrer et enseigner cet art vivant, le seul à faire parler de lui.

Si un ethnologue réputé a pu nier la réalité de marionnettes authentiquement malgaches, elles existent pourtant bel et bien ; plusieurs musées en détiennent de beaux exemplaires dans leurs collections, le musée Gadagne à Lyon ou le Néprajzi múzeum à Budapest, notamment. Les écrits d’autres ethnologues spécialistes des traditions malgaches témoignent aussi de l’existence de personnages et d’objets à l’apparence très différente de celle que connait le théâtre de marionnettes européen mais qui participent du même esprit : donner souffle et vie à des objets inanimés.

Si les tomaboho, petits objets (1) qu’utilisaient jadis les enfants pour jouer au jeu oublié du tsindriandriana (2) constituent l’exemple le plus éloigné, ils sont néanmoins considérés par l’ethnologue dubitatif « comme une manifestation possible de l’art de la marionnette ». De même peut-on voir une marionnette transitionnelle dans ce corps en mouvement évoluant au milieu d’un cortège qu’est le cadavre sorti du tombeau lors du famadihana. Les rares poupées malgaches, les marottes, les oiseaux-marionnettes, les petits personnages en bois représentant comme autant de santons laïcs les divers groupes ethniques de l’île relèvent aussi de ce théâtre. Des Malgaches commencent d’ailleurs à se le réapproprier, à travers les animaux qui peuplent les contes, témoin  l’apparition récente du sokake (la tortue radiée) dans un castelet, bien que l’animal soit mis en scène  à des fins pédagogiques.

Bûcheron - marionnette betsileo

Bûcheron (marionnette betsileo)

Les exemples donnés ci-dessus sont extraits d’un article rédigé récemment par deux chercheurs qui ont suivi les traces de la marionnette malgache (3). Si ces traces sont presque entièrement effacées de la mémoire des hommes, elles subsistent à travers les écrits. L’espoir est ainsi né que ces pistes défrichées seront bientôt empruntées par d’autres chercheurs, afin que la réhabilitation complète de la marionnette malgache se concrétise.

Par ailleurs, pour conforter le renouveau de la marionnette auquel on assiste aujourd’hui à Madagascar, il faudra continuer de puiser dans les sources d’inspiration spécifiquement malgaches et elles ne manquent pas ; les modernes manipulateurs pourront donner vie aux nombreux personnages qui peuplent contes et légendes : Kalanoro, Sogomby et autres Mpakafo. Plus tard, dans un Madagascar apaisé et sorti de son état de marasme chronique, les futures générations se souviendront. Les marionnettes politiques qui tiennent aujourd’hui le devant de la scène auront peut-être été incorporées dans un casting devenu traditionnel. Ainsi le personnage irrésolu (manipulé?) de l’ex-disc jockey incapable de gérer un vieux stock de disques 78 tours rayés ne fera plus pleurer mais rire.

1. Petits personnages personnifiés par des graines et des billes représentant les femmes (vavy) et des baguettes et des bâtonnets représentant les hommes (lahy).
2. Divertissement très ancien en Imerina, destiné à apprendre la politesse aux enfants.
3. Olenka Darkowska-Nidzgorski et Claude Razanajao, « Madagascar : un théâtre de marionnettes occulté ». Puck, n° 18, 2011, p. 75-84.

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