23 novembre 2011

Andy Razaf : cœur américain, âme malgache ?

Le spectacle donné à Paris aux Folies bergère du 18 au 30 octobre dernier « Harlem swing (Ain’t misbehavin) » me donne l’occasion de parler d’un éternel second dont le nom a été oublié sur l’affiche du programme : Andy Razaf. Il aurait dû y figurer au même titre que Fats Waller, son comparse des années 30, puisqu’il a écrit les paroles des plus grands succès du duo : Ain’t misbehavin (1) , précisément. J’ai déjà relaté, trop brièvement, le retour précipité aux États-Unis de Jennie,  fille du consul américain Waller (sans lien de parenté avec Fats, rappelons-le).  La future mère était alors enceinte de celui que ses pairs  surnommeront plus tard  le « Prince (ou le Duc) de Madagascar ». C’est de la relation qui existe entre la double origine de Razaf et quelques aspects moins souvent abordés de son ascendance paternelle malgache et maternelle américaine qu’il sera question aujourd’hui.

Né à Washington (DC) en 1895, Andy Razaf est un Américain à part entière, quand bien même les jeunes générations de Malgaches se l’approprieraient-elles en le faisant figurer, en tant que « compositeur »[sic], en 5e place dans une liste des « Cents [sic] plus grandes” personnalités malgaches de l’histoire »… Fût-il né en France, ce qui était improbable vu le contexte politique et familial de l’époque, Razaf aurait-il connu le destin qui fut le sien ? Je ne le crois pas. La déclaration d’Hemingway selon laquelle « Ce qui peut arriver de mieux à un écrivain, c’est de vivre une enfance malheureuse » s’appliquerait assez bien à ce parolier génial, quoiqu’il fût entouré de l’affection de Jennie  qui l’a élevé seule. Malheureux, il le fut sans doute quand il fut obligé de quitter très tôt l’école pour aider cette mère qui avait évidemment perdu ses titres nobiliaires (par son mariage avec le neveu de la Reine Ranavalona III) et a fortiori l’héritage familial induit.  Andy Razaf a fait des petits boulots avant de pouvoir vivre - chichement à ses débuts - de sa plume. Il y avait un piano à la maison ; il en jouait.

Sa chance fut de côtoyer le monde du jazz et de rencontrer Fats Waller avec qui il s’associa. Son vrai malheur fut de ne pas avoir le « type caucasien ». A la différence de la France de l’époque où les Noirs des colonies rencontraient un racisme paternaliste, feutré et sélectif, aux États-Unis ségrégationnistes, les Afro-Américains souffraient toujours de leur condition de descendants d’esclaves ; et peu importait leur origine : « Noir c’est noir », comme le dit la chanson. Indigné avant la lettre et ayant manifestement hérité du caractère de révolté de son grand-père maternel, ex-consul à Madagascar, Razaf s’est insurgé sa vie durant contre la situation faite à ses concitoyens de couleur et il a exprimé leur tristesse commune à travers les chansons dont il a écrit les paroles :

« Cause you’re black, folks think you lack
They laugh at you and scorn you too,
What did I do to be so black and blue? » (2)

Les misérables cachets et les droits d’auteur non respectés par les éditeurs de musique l’obligeaient à beaucoup de vigilance quand il travaillait avec Waller, bon vivant ayant peu le sens de l’organisation mais beaucoup celui de la fête. Il est impossible de raconter ici toutes les anecdotes entourant le parcours artistique commun de ces deux personnages si dissemblables. Andy Razaf, âme pensante du duo, était taxé de « rêveur » mais il n’en avait cure : « You may call me Dreamer, I don’t care if you do »…Alors que le soir il était garçon d’ascenseur, il rêvait de devenir parolier et il le fut.

Ranavalona 3 en exil à Alger

La reine de Madagascar exilée en Algérie, est prise d’idées noires

La mère de Razaf tient certainement une place importante dans l’éducation de ce fils qui s’est révélé très doué pour l’écriture dès son plus jeune âge. Sa personnalité, ses goûts artistiques et sa connaissance de Madagascar sont sans doute redevables de cette influence. Elle lui a parlé de la saga familiale, de son mari Henri Razafkeriefo - ce père qu’il n’a pas connu - mort au champ d’honneur lors de l’invasion de Madagascar par les troupes françaises -, de sa tante (par alliance) enfin, la Reine Ranavalona III, symbole de la résistance,  envoyée en exil en Algérie pour cette raison par Gallieni, avec une chiche pension eu égard son ancien statut de reine. on peut penser que Razaf connaissait ces faits et son ascendance princière paternelle. Il rêvait aussi de créer un opéra inspiré par l’histoire de Madagascar. Il voulait l’écrire avec Fats Waller…La mort tragique de ce dernier en 1943 ruina ses projets et ne voulant rien faire avec un autre musicien, il détruisit ses notes.

Fats Waller (piano et chant), Andy Razaf (chant) interprétant une de leurs compositions communes (The Joint is jumpin’) et Sumertimes avec le Leith Stevens Orchestra. Enregistrement “live” du 11 décembre 1938. les deux comparses dialoguent de bonne humeur avant leur interprétation. Le texte de leurs échanges verbaux est ici

Également interprète de ses chansons (il a enregistré de nombreux disques), militant pour les droits des Noirs, et pas seulement ceux des États-Unis puisqu’il a dénoncé aussi, entre autres combats, l’apartheid dont étaient victimes les Sud-africains, Andy Razaf a aussi été journaliste et homme de radio engagé. Si son nom est oublié sur les affiches de spectacles musicaux, il est aujourd’hui très présent sur le Web. Une interrogation au moyen de Google ne donnait “que” 383 occurrences en septembre 2001 ; dix ans plus tard, la même requête en donne 79400 ! L’importante biographie (3) qui lui a été consacrée en 1992 n’a toujours pas été traduite en français. Avis aux amateurs !


1. De la comédie musicale du même nom écrite par Thomas « Fats » Waller, Andy Razaf and Harry Brooks (1929).

2. (What did I do to be) Black and blue. Idem (1929).
3. Black and blue : the life and lyrics of Andy Razaf / Barry Singer ; foreword by Bobby Short. – New York : Schirmer Books ; Toronto : Maxwell Macmillan Canada ; New York : Maxwell Macmillan International, 1992.

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