16 novembre 2011

Souvenirs d’ « avant gâtisme » : BN (suite)

Le 11/11/11, les amateurs de numérologie étaient aux anges. Personnellement, je ne vois dans les dates que des repères permettant de se situer dans la continuité du temps et de la chaîne ininterrompue des générations ; et si le titre de ce billet parodie avec désinvolture le titre de l’œuvre d’un grand écrivain, les raisons en sont simples : parce que les années de naissance et de mort de Stendhal, auteur que j’aime, font écho à ma vie personnelle. D’autre part, les souvenirs d’égotisme sont parmi les meilleurs exemples d’analyse de soi. Je m’explique : Stendhal (1783-1842) est né exactement un siècle avant la naissance de mon grand-père maternel et il est mort un siècle avant ma propre naissance. Cette démarche d’introspection qui est la mienne à travers ce blog, nombre de blogueurs qui s’épanchent sur le Web la suivent aussi mais nous ne pouvons espérer susciter quelque intérêt de la part des lecteurs que si les souvenirs évoqués vont au-delà du nombrilisme. Il est difficile de ne pas tomber dans ce travers.

Le cadre des souvenirs du jour est de nouveau la BN, déjà pas mal évoquée sur ce blog. La lecture d’un article consacré aux « Gardes et conservateurs » ayant dirigé feu le département des imprimés sur le site Richelieu de 1720 à 1998 m’a rappelé le temps où l’un des derniers titulaires du poste était mon « patron » : Pierre Josserand, précisément né en 1898. Je me souviens bien de cet homme disparu trop tôt (1972). Il me rappelait un peu Paul Valéry ; l’entrée de son bureau, situé dans la partie gauche de l’hémicycle, était défendue par sa secrétaire, toute petite bonne femme sans âge portant des lunettes noires et des frisettes. Pour canaliser le flot incessant des visiteurs qui venaient voir le directeur du département, une des tâches dont elle était http://radama.free.fr/desseins_de_la_semaine/?p=12723chargée, cette personne - j’ai oublié son nom - m’avait demandé de faire une affichette. Mettant à profit mon aptitude pour le dessin, j’avais confectionné un « sens interdit » complété par une injonction dissuasive. L’affichette ne resta pas longtemps placardée sur la porte de l’antichambre du bureau. Je me suis vite rendu compte que le pictogramme n’était pas dans le style de la maison où tout était un peu vieillot. Autre exemple de conservatisme : alors que je m’occupais des usuels de la salle de travail et de l’hémicycle, j’avais rencontré quelques réticences auprès des conservateurs érudits après avoir décidé de mettre à la disposition des lecteurs la toute première édition du Quid… Elle était de la taille d’un livre de poche et n’avait visiblement pas la cote ! Ce document utile et nouveau dans sa conception a eu finalement droit de cité parmi les usuels.

Dans le décor respectable du département des imprimés, les rapports humains étaient normaux mais parfois inattendus. Je me souviens qu’à la fin d’une espèce d’entretien d’embauche, Pierre Josserand m’avait recommandé à mots couverts de ne pas avoir d’aventures avec de jeunes collègues, féminines s’entend ! Je me demande s’il ne soupçonnait pas en moi un Don Juan en puissance mais, avec le recul, je pense que mes vêtements non conformistes et ma coiffure à la Marcel Proust (conservée très brièvement) heurtant l’image de marque du département des imprimés, constituaient un indice ! Le strict costume trois pièces avec chaine de montre visible n’était pas rare dans les années 60. J’ai appris quelques années plus tard de la bouche de lecteurs, qui sont devenus ensuite des amis, qu’ils me désignaient gentiment sous le nom d’« oiseau des îles » lorsque j’assurais ma permanence au bureau de renseignements. Mes cravates jaune vif tranchant sur des chemises bleu flamboyant, tenue digne des partenaires des Demoiselles de Rochefort, ne passaient pas inaperçues…

(A suivre)

BNF, site Richelieu en 1862

« Nouvelle façade de la bibliothèque impériale par M. Labrouste » (1862).

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