12 octobre 2011

Cogito ergo sum au lycée Charlemagne

Trois bonnes raisons, pas moins, pour écrire la note du jour : les déclarations de Luc Chatel qui envisage de « développer un enseignement de la philosophie avant la classe terminale », la redécouverte d’un dessin personnel dont j’avais oublié l’existence et enfin l’appréciation d’un internaute qui trouve mon blog « rétro ». Comme il l’apprécie aussi, je prends sa remarque pour un compliment et continue donc à me complaire dans l’évocation du passé. Sans doute parce que penser à ma jeunesse me permet de réfléchir à ce qu’a été ensuite ma vie d’adulte et d’en comprendre la logique. Ces motifs me ramènent encore une fois au lycée Charlemagne (de Paris), déjà évoqué sur ce blog, mais pour parler maintenant de deux philosophes qui ont fréquenté l’établissement : l’un en tant qu’élève, l’autre comme professeur. Le premier est Victor Cousin, l’autre est Léon Meynard qui y enseigna la philo près d’un siècle après la mort du précédent.

Victor Cousin

Victor Cousin (1792-1867)

Issu d’un milieu relativement modeste - son père était joailler, sa mère repasseuse - Victor Cousin fait de brillantes études à Charlemagne. A 18 ans, il reçoit le Prix d’honneur en rhétorique au Concours général de 1810, une institution créée trois ans auparavant (1). Il fait ensuite une carrière remarquée dans les domaines de l’enseignement et de la politique. Ministre de l’instruction publique, il prend la défense de l’enseignement de la philosophie dans les collèges, idée à laquelle certains pairs de la chambre s’opposent. Un siècle et demi plus tard, les contestataires du projet de Luc Chatel avancent des arguments similaires ! Je constate que le lycée Charlemagne n’est pas très reconnaissant de la notoriété de son ancien élève. Est-ce parce que les idées philosophiques qu’il défendait furent décriées? On peut en tout cas regretter aujourd’hui que l’académicien qu’il fut aussi ne figure pas au palmarès iconographique des personnalités fameuses passées par les classes du lycée dans leur jeunesse. Un philosophe, fût-il contesté, aurait-il moins de prestige qu’un militaire ou un romancier ? En effet, un Maréchal de France et un amiral, plusieurs écrivains - mais pas un seul philosophe -, figurent dans la galerie des « carolingiens illustres » exposée par l’administration sur le site web de l’établissement… Le Prix Victor Cousin, récompense plus que centenaire qui existe toujours, répare cette injustice. (2).

Léon Meynard

Viens chez moi, tu verras mon cosy Toto!

Après Victor Cousin; pourquoi parler de Léon Meynard, auteur de plusieurs manuels de philosophie pour les classes terminales et d’une « étude morale et métaphysique » sur le suicide ? Parce qu’il fut mon professeur de philo et aussi parce qu’il est représenté sur le dessin oublié qu’un ancien condisciple, à qui je l’avais donné autrefois, a eu récemment la gentillesse de m’envoyer,  photocopié ou scanné -, en souvenir. Cette caricature me rappelle aussi, avec une certaine honte rétrospective, que je n’étais pas bien mûr alors pour appréhender les divers aspects de la philosophie et comprendre la portée de cette discipline…J’ai par contre pu observer à loisir la gestuelle du professeur et la reproduire…sur le papier. Elle est une des clés permettant de comprendre le sens de cette représentation assez vulgaire d’un Léon Meynard hors du contexte professoral. Qu’avait-elle de particulier cette gestuelle ? L’enseignant ponctuait son discours en appuyant délicatement les extrémités de ses doigts les unes contre les autres, mains rapprochées face à face, tout contre le buste. On retrouve d’ailleurs cette attitude mimée par un élève sur une photo de classe de l’époque. Léon Meynard, coiffé de son éternel chapeau,  est présent. La deuxième clé pour comprendre ce dessin vieux d’un demi-siècle est le cogito, terme récurrent dans les cours de philo ; la troisième clé est une courte phrase prononcée un jour lors d’un exposé sur le plaisir. Aux dires du professeur, il n’en existait pas de plus grand que le plaisir sexuel…

Quelques aspects de la personnalité de Léon Meynard et de son enseignement, de ses habitudes vestimentaires aussi, sont évoqués avec humour et affection sur le blog d’un autre « ancien de Charlemagne » manifestement plus ouvert que moi à la philosophie en ce temps là. Il publie aussi une photo de ce petit homme grassouillet et large d’esprit auquel il rend un touchant hommage et qui aprofondément marqué plus d’un(e) de ses anciens élèves.

Église Saint-Paul à Paris

L’église Saint-Louis (aujourd’hui Saint-Paul) à Paris, telle qu’elle était au 17e siècle

Victor Cousin, qui aimait ce siècle, parcourait peut-être le parvis de l’église Saint-Paul lorsqu’il allait au lycée Charlemagne voisin du vénérable édifice. Le décor était sans doute semblable à celui représenté sur cette gravure du temps…

1. Le Concours cesse d’être organisé en 1894. Il reprend en 1922 s’ouvrant alors à tous les lycées et collèges de France. Il faut attendre 1929 pour que les établissements réservés aux jeunes filles y prennent part, avec un classement commun.
2. Prix triennal créé en 1865 par l’Académie des sciences morales et politiques, à l’initiative de Victor Cousin et destiné à récompenser l’auteur d’un mémoire sur une question d’histoire de la philosophie ancienne. Prochaines attributions prévues cette année et en 2014.
3. Paris : PUF, 1954.

Les commentaires sont clos.