24 août 2011

Quelles filles de l’Île rouge ?

L’Île rouge n’évoque rien pour les gens qui ne savent pas que ce chromo désigne Madagascar. Je viens de le vérifier une nouvelle fois chez un antiquaire auquel je rends visite périodiquement car, outre les meubles et les bibelots qu’il propose, il vend aussi des livres récoltés lors de ses acquisitions chez les particuliers. Il sait que je m’intéresse à Madagascar mais il n’avait pas remarqué que parmi les livres brochés aux couvertures défraîchies qu’il expose sur une étagère figurait « La fille de l’Ile rouge », livre pourtant clairement sous-titré « roman d’amours malgaches » (1). Je n’avais jamais lu ce roman de Charles Renel, ni d’ailleurs aucune autre œuvre de cet auteur que je soupçonnais de partialité à l’égard des Malgaches. Cette découverte m’a donné l’occasion de vérifier si mes a priori et éventuellement les siens étaient fondés.

Avant de résumer ce roman et dire ce que j’en pense, je dirai juste deux mots sur sa valeur marchande actuelle et à venir. J’ai dépensé un euro pour acquérir un livre proposé à un prix pouvant atteindre 50 euros sur les sites web spécialisés. Ces prix baisseront très bientôt car une nouvelle édition est annoncée pour le 15 septembre prochain. En effet, D. Ranaivoson-Hecht, de l’Université de Metz, réédite ce roman vieux de 87 ans dans la collection « Long-courriers ». On est en droit d’attendre une édition dotée de l’apparat critique qui s’impose car cette œuvre écrite dans l’esprit des romans coloniaux est truffée de réflexions reflétant les mentalités de l’époque et certaines passeraient difficilement la rampe aujourd’hui. Les propos que Charles Renel met dans la bouche des personnages du roman n’ont pas été inventés. L’auteur, en bon observateur de cette société coloniale qu’il connaît bien, les a entendus mais il ne les reprend pas nécessairement à son compte.

Les amours malgaches, trame du roman, sont celles que rencontrent temporairement les divers coloniaux en poste à Madagascar ; Claude Saldagne, ingénieur de son état, est l’un d’eux. Il a quitté la France après avoir rompu avec sa fiancée, une veuve qui montre pour se remarier avec lui un empressement inversement proportionnel au sien. L’  « Imérinienne » (2) qu’on lui fait rencontrer est Razane, avec laquelle il va vivre après avoir contracté un « mariage temporaire » arrangé « à la mode du pays ». Ce mariage débute dans l’émerveillement et se termine dans le désenchantement (le « mirage austral »).

Mais ne déflorons pas complètement le sujet de ce roman dont l’écriture fait penser à ces peintres qui utilisent telle quelle la couleur sortie du tube ; les qualificatifs colorés sont innombrables et le mot « race » est étrangement omniprésent. Il ne sert pas seulement à marquer les contrastes et les incompatibilités entre Européens et Malgaches mais est employé dans ses diverses acceptions. J’ai renoncé à comptabiliser le nombre de ses occurrences.

Le romancier suit une démarche d’ethnographe lorsqu’il décrit diverses cérémonies et fêtes malgaches auxquelles il a assisté durant son séjour de vingt ans dans l’île. La description de la cérémonie des ancêtres et celle d’une soirée animée par des musiciens traditionnels sont réalistes, de même que l’attitude réservée des Malgaches qui subissent le joug du colonisateur mais qui n’en pensent pas moins… Le roman est aussi un hymne à la femme merina. Charles Renel, de par leur traits physiques, les compare plusieurs fois aux japonaises. Des propos indignes sont tenus à l’égard de femmes d’autres groupes ethniques, mais la plastique de la femme Vezo n’est- elle pas déclarée la plus belle de toutes ? La beauté de Tananarive est aussi un sujet d’admiration malgré le modernisme qui commence déjà à défigurer la capitale, selon l’un des protagonistes du roman. Ce personnage étrange est très au fait des choses de Madagascar et il s’est fait construire un tombeau de style malgache dans son jardin.

"jeune fille indigène au tombeau de ses ancêtres"

"jeune fille indigène au tombeau de ses ancêtres"

J’ai noté de très nombreux passages sujets à controverses ou méritant absolument un commentaire  ; les citer tous dépasserait le cadre de ce billet ; j’ai relevé aussi des contradictions : ici les chiens malgaches ont perdu le sens de l’aboiement ; là, ils aboient comme n’importe quel autre chien de par le monde. Au-delà des outrances (race barbare, idiome guttural et chuintant [sic]), les réflexions de Charles Renel et le regard qu’il porte sur Madagascar et les Malgaches sont aussi le reflet d’une réalité. J’espère que les passages en question feront l’objet d’autant de notes nourries dans l’édition à paraître le mois prochain. Je l’attends avec impatience.

L'occupation de Tananarive (1895)

L'occupation de Tananarive (1895)

1. Flammarion, cop. 1924. Aujourd’hui numérisé.
2. Femme merina.

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