13 juillet 2011

Sévices impunis : la lecture?

Si 15 % d’élèves  rencontrent des difficultés en lecture en ce début de 21e siècle, les collégiens de 6e ont la chance d’avoir des manuels des plus attrayants. L’amateur nostalgique de ces livres de lecture  sait de quoi il parle lorsqu’il compare l’un d’eux paru à l’orée du troisième millénaire avec celui qu’il avait à sa disposition dans les années 50 lorsqu’il était dans cette classe. (On y entrait, rappelons-le, après avoir passé ce fameux examen supprimé en 1956 et que Jean-François Copé voudrait « instaurer » …)  La présentation du  « Cayrou » (1) illustré de gravures et de photos en noir et blanc de mauvaise qualité avait peu évolué, voire régressé  comparée à celle des Textes vivants,  manuel de L. Brangier et E. Ballereau (2) publié quelques 2O ans auparavant avec des illustrations (photos et gravures) de bien meilleure qualité. La guerre n’était pas encore passée par là. Plaisir de lire, paru dix ans plus tard (3) a marqué un certain renouveau, tant dans les illustrations toujours en noir et blanc mais de bonne qualité ; la mise en page plus moderne restait néanmoins sans commune mesure avec la présentation d’un de ces manuels  que j’évoquais au début de ce billet et sur lequel je vais maintenant faire quelques commentaires.

Côté lecture : une banque de textes et d’images (4), livre publié presque 40 ans après Plaisir de lire annonçait la couleur et il la pratiquait largement. On voit que la télévision est alors devenue un rude concurrent et les éditeurs de ce livre de lecture ont compris qu’un format grand in-quarto (comparable à celui du Nouvel observateur) permettrait de mettre en valeur les illustrations. Elles sont  remarquables, toujours en couleurs et plusieurs sont en pleine page. J’ai eu la surprise de découvrir des reproductions d’œuvres de peintres contemporains (étrangers) dont j’ignorais même le nom…La mise en page est résolument moderne avec une bonne mise en valeur des notes ; elles sont réunies dans une colonne latérale. Les auteurs ont sélectionné une centaine de textes dans des registres les plus divers dont la bande dessinée et les contes, des frères Grimm notamment. Les autres grands auteurs classiques, Molière, La Fontaine,  Edmond Rostand sont présents mais pas Fénelon. Les Aventures de Télémaque occupaient plus de trente pages dans le « Cayrou » précité…Avec cette « Méthode moderne d’humanités françaises », Les élèves des classes de 6e classique de ce temps là ne recevaient pas la même culture que ceux des collèges d’aujourd’hui.

La culture dispensée dans ce livre qui compte près de 300 pages se veut de notre temps ; elle s’ouvre sur le monde et le premier texte proposé est un signe. C’est un conte au parfum exotique qui ne laisse pas indifférent : Les trois princesses de l’île rouge. Les connaisseurs peuvent deviner l’origine de cet équivalent malgache du Cendrillon de Charles Perrault (ou de la version des frères Grimm?) mais un élève de 6e, voire ses parents, ne sait pas nécessairement que l’île rouge désigne Madagascar, ce qui est indiqué nulle part. L’élève apprend néanmoins que ce conte est extrait des Histoires merveilleuses des cinq continents publiés en 1990 chez Seghers sous le nom de et Philippe Soupault. Les légendes des deux tableaux qui illustrent le texte auraient pu être mis à profit pour préciser l’origine précise de ce dernier mais, sauf à les connaître ou reconnaître, les mots malgaches  qu’elles contiennent Ambohimanga (5) ou francisés Ndravogne (?) (6) ne permettent pas plus de savoir que cette histoire merveilleuse se déroule à Madagascar.  Ce détail n’a peut-être pas d’importance pour un enfant de dix ou onze ans plus attaché au texte qu’au contexte géographique ou éditorial mais on peut regretter qu’il ne soit nulle part fait référence aux travaux antérieurs de Gabriel Ferrand. C’est en effet ce malgachisant qui le premier a collecté ce conte antambahoaka (nom d’une petite population de l’Est de Madagascar), comme les divers autres contes populaires malgaches réunis dans un ouvrage qu’il a publié à la fin du 19e siècle (7). Ré et Philippe Soupault n’ont fait qu’adapter un texte dont le copyright est  néanmoins partagé avec l’éditeur Seghers…

L'écolier

L’écolier (d’après un tableau de Reynolds)


1.Le français en sixième par Gaston Cayrou, Henry Baron, Fernand Émeriau. – A. Colin, 1953.
2. « Choix de lectures à l’usage des classes du certificat d’études et des classes de 6e des lycées ». - Sudel, 1934.
3. Armand Colin, 1962. – (Collection littéraire sous la dir. De Jean Guéhenno).
4. Bordas/HER, 2000.
5. ambohimanga. Nom célèbre d’une ville historique au nord d’Antananarivo. Tableau de Willy Worms, actuellement au Musée du Quai Branly.
6. Portrait d’une femme mahafaly. Aquarelle de Juliette Delmas qui, comme l’œuvre précédente, se trouvait naguère dans l’ancien Musée des arts africains et océaniens et est maintenant au musée du Quai Branly.
7. E. Leroux, 1893.

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