8 juin 2011

Le chien, le chat, Pépée et les autres

Pour qui se pique d’être bien informé, le temps qui s’écoule révèle qu’on est continuellement passé à côté d’événements qu’on aurait dû connaître. On est en droit de s’étonner de les découvrir si tard. En prendre connaissance longtemps après permet au moins d’en parler et, éventuellement, de les partager avec ceux qui ne savaient pas non plus. Je me faisais cette réflexion assez banale en écoutant Léo Ferré chanter Pépée. Je n’ai saisi le sens des paroles de cette complainte qu’après avoir réalisé qu’elle était un hommage au chimpanzé disparu ! La veille même de l’écoute de cette chanson que je n’avais encore jamais entendue (c’est pourtant vrai !) je m’étais justement demandé ce qu’était devenu le chimpanzé qui avait défrayé la chronique dans les années 60, lorsqu’il partageait la vie familiale du chanteur…En furetant un peu, j’ai ainsi appris les circonstances de la disparition tragique du primate et j’ai partagé l’émotion de Ferré évoquant ses rapports avec sa famille, les animaux et la psychologie de sa chère Pépée (1).

Chimpanzé et coatis

Chimpanzé et coatis dans la ménagerie du Jardin des Plantes à Paris (1855)

Dans le même ordre d’idées, je croyais n’avoir plus rien à dire à propos des chiens, notamment sur leur destin culinaire en Chine car je l’ai déjà évoqué, mais j’apprends que cette pratique est également bien ancrée en occident et notamment en quelques coins de Suisse où on consomme traditionnellement des chiens en ragout, ce que j’ignorais totalement. Les chats subissent le même sort en Italie et en Espagne mais ils sont préparés autrement, au grand dam des amoureux de ces félins que les Égyptiens de l’Antiquité adoraient et déifiaient ! Est-ce une régression ? Je ne le crois pas. Les occidentaux dénoncent avec horreur les Chinois mangeurs de chiens (les saint-bernards sont très appréciés parait–il), ou les Africains consommateurs de « viande de brousse », chimpanzés ou Gorilles y compris. Les rapports sentimentaux qu’ils ont établis depuis des siècles avec les animaux dits de compagnie leur ont fait oublier que la consommation de chiens et de chats a aussi eu cours sous nos latitudes dans le passé. Elle s’accentuait dans les périodes de disette où l’on mangeait tout ce qui pouvait tomber sous la dent (2). Ce qui explique cette réaction actuelle de dégoût, sauf dans les milieux où chiens et chats font l’objet de gibelottes préparées avec amour… On commence aussi à montrer du doigt ces consommateurs européens atypiques…

Boucherie canine en Chine

- Sont-ils drôles ces Chinois! Je leur demande l'adresse du boucher, et ils m'envoient chez le marchand de chiens

Cette appétence pour la consommation d’animaux depuis longtemps élevés au grade de compagnon de l’homme n’est qu’une survivance d’une époque où ce dernier, prédateur en haut de l’échelle animale, faisait ventre de tout et n’avait pas encore établi de hiérarchie entre les animaux, ceux qu’on mange et ceux qu’on respecte. Si les voyageurs en Chine connaissent bien l’expression locale utilisée pour saluer une connaissance rencontrée dans la rue : 吃了吗 ? (Chi le ma ?) « Vous avez mangé ? », l’équivalent de notre « Comment allez-vous », je découvre qu’il existe une formulation similaire en France même. Selon Claude Achard (3), dans les années 80, on entendait des gens demander « As-tu déjeuné ? » dans la région de Saint-Affrique (Aveyron) et autrefois à Mirepoix (Ariège). La Chine et l’Europe ont connu de nombreuses famines au cours de leur histoire ; il n’est donc pas étonnant que l’homme ait réagi sur le même mode expressif en divers endroits de la planète quand il demandait à ses congénères des nouvelles d’une santé très tributaire de l’alimentation quotidienne.

On s’insurge contre la consommation de chiens et de chats mais n’oublions pas les vies trop vite consumées de millions d’animaux de « compagnie » du fait du comportement inapproprié de beaucoup d’humains à leur égard : incompréhension des besoins vitaux de l’animal, maltraitance, abandon, élevage intensif de chats ou de chiens, capture cruelle et confinement de poissons, d’oiseaux et autres animaux exotiques… Cette liste s’ajoute à celle des animaux tués par la chasse, le commerce des fourrures, les corridas, les laboratoires qui pratiquent des expérimentations sur les singes et autres mammifères…Les animaux de boucherie, combien sont abattus d’une manière barbare, n’entrent pas dans ce décompte mais les défenseurs des bêtes auront encore beaucoup à faire avant que ces dernières, quel que soit leur statut, cessent d’être considérées comme des objets qu’on incarcère, qu’on modifie, qu’on détruit et qu’on jette.

Les animaux du Jardin des Plantes à la boucherie

La « Boucherie anglaise » mettant en vente les animaux du Jardin des Plantes (Siège de Paris 1870)

1. Certains comportements quasiment humains du chimpanzé m’ont toujours frappé. Je me souviens d’une femelle chimpanzé observée autrefois au zoo de Vincennes. C’était en en hiver. L’animal était confiné dans un local sombre éclairé par une lumière blafarde. Il était accompagné de son petit qui gambadait à ses côtés. J’étais le seul visiteur de ce local mal signalé évoquant un cachot. Le singe me regarda fixement à travers la vitre et, après une longue observation mutuelle, il me tourna le dos qu’il montra d’un geste de la main à son petit qui y grimpa. La mère s’éloigna, sans mot dire ne puis-je m’empêcher d’écrire…
2. Castor et Pollux, les éléphants du jardin des Plantes furent ainsi débités en côtelettes et en aloyaux en 1870, lors du siège de Paris. L’hippopotame folâtre évoqué dans un billet précédent subit le même sort, après un petit sursis car le prix demandé était élevé : 80.000 francs de l’époque. (d’après L’Avenir national).
3. Anthologie des expressions du Languedoc. – Rivages, 1983.

retour

Les commentaires sont clos.