4 mai 2011

Donner la mort

Je ne sais pas encore quelle est la grosse manchette du Canard enchaîné de ce matin mais elle évoque certainement par un jeu de mots (« Ben Laden essoré » ?) la disparition de l’homme le plus recherché du monde et enfin retrouvé…puis liquidé. Ce n’est pourtant pas de cet individu qu’il sera question dans la note d’aujourd’hui mais des personnes qui se donnent volontairement la mort et qui, contrairement au terroriste illuminé qui croit au paradis, le font parce qu’elles pensent « être de trop » sur cette terre. C’est malheureusement ce qu’a exprimé avant de mourir le jeune vendeur tunisien, qui s’est immolé par le feu le 17 décembre dernier, après que la police lui ait eu confisqué sa marchandise. Il avait 26 ans. Le salarié de France Télécom-Orange qui s’est suicidé de la même manière à Mérignac, près de Bordeaux le 26 avril en avait 57.

Je rapproche les deux faits car, bien que le contexte dans lequel les immolations se sont produites soit différent, leur cause est similaire : les deux hommes subissaient une dictature. Le premier, celle d’une société dont l’organisation était construite au profit d’une oligarchie impitoyable pour les plus démunis ; le second subissait la dictature du travail. Si ce dernier est un mal nécessaire, tel qu’il est organisé dans le monde capitaliste conduit infailliblement les éléments psychologiquement les plus fragiles à vouloir le quitter de cette manière extrême.

Je n’ai jamais eu à subir des conditions de travail déshumanisées et une pression insoutenable dans le milieu professionnel qui fut le mien quand j’étais bibliothécaire. J’ai néanmoins eu un aperçu de ce que peut être un certain type de tâche quand il est exécuté dans un contexte de rentabilité commerciale. Je ne suis pas en train de dire que les fonctionnaires ne subissent pas de pression ou de stress, j’explique simplement que ces conditions de travail sont produites par le système et les individus qui l’administrent : souvent des technocrates ne connaissant pas le terrain et ne sachant pas évaluer une charge de travail parce qu’ils n’ont jamais exercé eux-mêmes la tâche. J’ai déjà abordé ce sujet mais j’y reviens en m’appuyant sur des faits précis.

J’ai appris récemment qu’une employée de France Télécom aménageant dans de nouveaux locaux ne pouvait pas modifier l’orientation de son bureau alors que la lumière ambiante l’empêchait de lire ce qui est écrit sur l’écran de son ordinateur ! Cette personne, ainsi que les autres employés arrivant dans ces équipements neufs, ne peuvent apporter aucun objet personnel qui pourraient les distraire : fleurs, posters, photos de famille en particulier… Cette atteinte à la liberté m’a rappelé un lointain souvenir de mon arrivée en province : une chef de service à l’esprit étroit (elle était un peu coincée) s’était étonnée que je change la place du bureau qui m’avait été assigné lors de mon affectation dans « sa » bibliothèque. Je n’ai pas eu à remettre le meuble à sa place initiale ; je crois que j’aurais fait un esclandre ; c’est pourtant la situation qui est faite à ces millions de personnes contraintes de travailler de façon déshumanisée : travail posté, contrôles permanents, pauses limitées voire inexistantes…

Je pourrais évoquer aussi la situation des agents des postes des grandes villes et des campagnes, notamment ceux et celles qui distribuent le courrier. Les impératifs de rendement toujours plus affirmés finissent par détruire le peu de lien social qui subsistait naguère entre les clients et celui qui apporte les nouvelles, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Une amie de Marseille me dit qu’elle ne connait plus « son facteur » ; j’ai constaté que la mienne avait changé trois fois en très peu de temps. Le temps où le facteur rural était invité à prendre un verre semble bien révolu et n’existera plus que sur les écrans de cinéma.

Je ris (jaune) en voyant aujourd’hui les travailleurs du plus grand pays dit communiste du monde logés à la même enseigne du capitalisme broyeur d’hommes. Ils ont du travail certes, mais que sont devenus les crèches, les services sociaux les équipements collectifs dont l’ « ancien régime » était si fier avant la révolution culturelle ? On ne les trouve plus que dans les manuels de chinois de l’époque et les livres d’Edgar Snow qui, comme tant d’autres inconditionnels, ont cru un peu vite à la possibilité d’un homme nouveau. Mais qu’on y prenne garde, les exemples récents le montrent, l’ancien saura toujours trouver le chemin de la révolte.

Bureau Gloppe

Trois personnes au travail sur un bureau "Gloppe"

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