2 avril 2008

Piquer-copier-coller…

« Celui qui rapporte tout à soi se sert des hommes comme des choses : il va à eux quand il en a besoin ; il les repousse et les brise quand il croit n’en avoir plus que faire». J’aurais pu utiliser cette citation qui colle si bien à l’actualité pour commenter cette dernière, en évoquant précisément la personnalité d’un homme politique dont le « surmoi auxiliaire » n’a pas encore infléchi le comportement, apparemment du moins. Je préfère l’utiliser pour illustrer les quelques remarques qu’il me semble utile de faire (encore !) à propos du web et de son contenu et en particulier l’inexactitude des sources de certaines citations qu’on y trouve.

Si l’on se fie au site qui a piqué celle-ci, Ramuz en serait l’auteur. Il s’agit là d’une erreur d’attribution. En réalité, on doit la citation à un auteur français du 18e siècle connu des historiens : Jacques-Charles Bailleul (1762-1843). Ce Conventionnel élu député en 1792 fut d’abord avocat au parlement de Paris puis juge de Paix au Havre. Très actif à Paris pendant la Révolution, il fut arrêté en 1793 et faillit terminer sa carrière plus tôt qu’il ne l’avait prévu. Emprisonné, il dut son salut à sa formation d’avocat car il eut la présence d’esprit d’invoquer l’absence de décret d’accusation le concernant. Il commit divers écrits dont un très confidentiel « Almanach des bizarreries humaines » publié en 1796 et réédité « à très petit nombre » en 1839. La citation attribuée par erreur à Ramuz, tronquée de surcroît, fait partie des « Maximes pour chaque jour de la décade » proposées sur les premières pages de cet ouvrage qui n’a d’almanach que le titre ; c’est la quatrième maxime. J.-C. Bailleul poursuit : « Si les gens en place signalaient bien cette espèce d’hommes et ne s’en laissaient pas approcher, ils en seraient plus tranquilles et la chose publique mieux servie ».

Ayant décidé de ne pas commenter l’actualité et ce malgré la tentation forte, je passe outre les réflexions que les deux parties réunies de cette magnifique citation m’inspirent. Cette erreur d’attribution est sans doute involontaire. Vérifier qui est réellement l’auteur d’une phrase sortie de son contexte n’est pas toujours aisé, surtout si l’on ne dispose pas de la source. Néanmoins, avec la généralisation de la mise en ligne d’écrits divers en texte intégral, les recherches de contexte sont facilitées, je l’ai déjà souligné. Finies les investigations interminables depuis que les moteurs de recherche débusquent citations, références bibliographiques, romans… Encore faut-il prendre la peine de lire le mode d’emploi du moteur de recherche, ce qui est peu souvent le cas. Combien de questions posées par les surfeurs dans les forums trouveraient leur réponse en deux ou trois clics !

Du même Ramuz, j’ai retrouvé par ce biais la source d’une autre citation qui prête autant à controverse car, cette fois, elle est attribuée à l’écrivain Charles Du Bois, « auteur d’essais critiques » ! Il s’agit de la citation que j’ai choisi de mettre sur la page de sommaire de mon propre site web, tant elle m’avait semblé exprimer ce que je ressens personnellement avant de me mettre au travail ! Elle est « de source sûre » puisqu’elle est extraite du Journal de Ramuz mais il se trouve que le rédacteur de l’autre site web qui l’utilise fait lui aussi une erreur d’attribution.

La simplicité du « piquer-copier-coller » rend ainsi le contenu de certains sites web peu fiable. Lorsque apparurent les premières éditions sur cédérom des encyclopédies électroniques, des lycéens, voire des étudiants, adoptèrent aussitôt cette technique qui facilitait la rédaction de leurs devoirs mais les enseignants s’en aperçurent vite. De la même manière, les rédacteurs de site web puisant dans l’océan infini des informations offert par Internet peuvent s’approprier sans vergogne les textes qui les intéressent, en les maquillant, au besoin. Ces pirates sont moins faciles à débusquer. La fonction créant l’organe, les traqueurs de plagiats arrivent, comme Zorro, avec leurs grands logiciels dédiés. Les études effectuées récemment par deux chercheurs américains montrent l’utilité de ces nouveaux gendarmes…

En accord avec le dicton, je terminerai la note d’aujourd’hui par une chanson de Jean Richepin (1849-1926). Je l’ai piquée dans un journal paru en 1889 mais ce choix a aussi d’autres raisons :
a) partager avec d’autres le plaisir de la lecture de textes insolites. Qui connaissait un hareng saur autre que celui de Charles Cros ? (« Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu… »).
b) participer à la lutte contre l’ostracisme anti-vieux.
c) Les paroles de la chanson de Richepin sont inédites sur le web
, sauf erreur. Il faut garder à l’esprit que certains textes numérisés en mode image ou figurant sur les sites à accès payant ne sont pas détectés par les moteurs de recherche. Je propose donc un exercice didactique de vérification !
d) répondre par anticipation au questionnement d’éventuels lecteurs de « Lire » en quête de « poèmes appris autrefois ».
e) le titre est de circonstance ; un hareng saur désigne aussi un gendarme dans la langue verte que Richepin connaissait bien!

L’ Hareng saur

Ne rougis pas de ta carcasse,
Toi, vieux, qu’on nomme l’ hareng saur
Garde ce sobriquet cocasse,
Comme un trésor.

Laisse rire ces bons apôtres,
Nos beaux messieurs à tralala.
Car tu n’es pas si laid qu’eux autres
Bien loin de là !

Ils font les fiers avec leur mine,
Mais c’est l’astiquage qui rend
Leur corps aussi blanc qu’une hermine
Et transparent.

Tous les jours, avec de l’eau douce,
Ils se lavent au saut du lit,
A force de savon qui mousse
Et qui polit.

Ils ont la peau comme une espèce
De baudruche passée au lard,
J’aime mieux ta basane épaisse
Comme un prélart.

Car c’est avant tout la chlorose
Qui donne à leur teint ce reflet
Et fait ces pétales de rose
trempés de lait.

Toi, que ton cuir soit propre ou sale,
Qu’importe ! Il est d’un fameux grain,
Il se tane au soleil, il se sale
Dans le poudrain,

Se culotte aux souffles du large,
Se cuit même dans ton sommeil,
Mais dessous court au pas de charge
Un sang vermeil.

Et tout cela, mon camarade,
Hâlé, fumé, roux, fauve, brun,
Le soleil, l’eau, l’air de la rade,
Le vent, l’embrun.

Tout cela se fond et s’arrange
Avec la patine des ans
En un riche métal étrange
Aux tons luisants

Et, dressé sur ton col robuste,
Ton vieux museau de mathurin
Resplendit pour moi comme un buste
D’or et d’airain.

Jean Richepin

L’Hareng saur

L’hareng saur. Lithographie de Toulouse Lautrec (1895) .

juillet 2016. Un correspondant m’a signalé que depuis la mise en ligne de ce texte effectuée par mes soins en 2008,   le recueil « La mer » avait été numérisé dans le cadre de « Wikisource ». On y trouve donc aussi le texte de l’ « Hareng saur ». Aujourd’hui, cette œuvre peut également être lue sur Gallica et sur « Internet Archive » mais, sur ce site, les trop nombreuses scories dont est truffé un texte mal numérisé feront préférer lire la version au format image également proposée. Enfin, une version au format pdf figure sur le site « Booksnow ».

Les commentaires sont clos.