13 mai 2019

«Notre Libération » : commentaires sur le film (suite)

Le film tourné par Georges Jonesco les 19 et 20 août 1944. a fait l’objet d’une présentation et de premiers commentaires la semaine dernière. Je me devais de donner rapidement la suite. Rappelons brièvement que ce documentaire montrant un épisode local de la libération dans la banlieue parisienne, relate notamment le passage de troupes américaines à Saint-Maurice et Charenton-le-pont dans leur progression vers Paris et l’installation d’une antenne de la Croix-Rouge à la lisière du bois de Vincennes, dans sa partie sud limitrophe des deux communes ; le film se termine avec de brèves images autour de la cérémonie célébrée le 24 août sur la tombe du soldat inconnu à l’Arc de Triomphe.

Nous en étions restés à une séquence qui apparait à l’écran mais qui n’est pas mentionnées sur le générique (stock d’obus). A la fin de la première  séquence, on aperçoit une scène qui aurait elle aussi appelé un  commentaire: un attroupement à l’angle de la ruelle reliant le quai de la République et la rue du général Leclerc. Comme elles figurent dans le film, on peut penser que les personnes attendent le passage des convois au pont de Charenton qui se trouve à quelques mètres. Un arrêt sur image permet de constater que la plupart des gens regardent du côté opposé, vers le restaurant voisin…S’agit-il d’un mariage? Des éléments de costumes permettent de se poser la question. Sur la gauche, on aperçoit un bâtiment dont on peut lire une partie de l’enseigne « Concert du Pont de Charenton »Concert du Pont de Charenton. Cette salle de spectacle est bien connue des amateurs de cartes postales anciennes (voir l’extrait ci-contre); j’ai ainsi découvert qu’elle subsistait encore à la Libération ; après la guerre, elle deviendra le « Pacific », 2e salle de cinéma ayant fonctionné à Saint-Maurice. Je l’ai déjà évoquée sur ce blog. A la rubrique suivante, les images correspondent bien au thème annoncé :

- campement de la Croix-Rouge en bordure du bois de Vincennes Un important campement de la Croix-Rouge,  composé de camions et divers matériels dont un tourne-disques assurant la sonorisation (1),  est installé dans l’espace boisé qui longe l’avenue de Gravelle à la hauteur de Saint-Maurice et de Charenton mais aussi plus à l’intérieur du bois puisqu’on voit des pompes tirer de l’eau d’un ruisseau. Des badauds sont venus voir ce spectacle en famille ; des enfants déambulent d’un poste à l’autre, des jeunes femmes discutent et rient avec des fantassins américains dont on voit par ailleurs une colonne défiler et présenter les armes.

Pour la petite histoire, rappelons que cet endroit familier était le passage obligé des Saint-Mauriciens qui, après la guerre - et bien sûr avant aussi - venaient le dimanche se détendre en famille « sous les sapins », comme on disait alors. J’ai personnellement gardé le souvenir intrigué de la prairie en lisière du bois : elle était jalonnée d’orifices circulaires d’une dizaine de centimètres de diamètre avec une bordure en béton de cinq ou six centimètres de hauteur et autant d’épaisseur ; le centre en était occupé par une solide  plaque métallique percée de petits trous. Ces orifices insolites à cet endroit quasi champêtre étaient-ils les bouches d’aération d’un abri qui se trouvait en-dessous ? Un témoin encore vivant et qui connait la réponse me la donnera peut-être un jour…Une interrogation du même ordre se pose aussi à propos de la rubrique suivante :

- destructions après bombardement aérien : Villa des Épinettes à Saint-Maurice.

L'entrée nord de la Villa des Épinettes à Saint-Maurice. Photo Claude Razanajao 2011.

L'entrée nord de la Villa des Épinettes. Photo Claude Razanajao 2011.

Après un gros plan sur l’enseigne métallique incurvée qui surplombe l’entrée nord de la « Villa des Épinettes », que nous montre le film de cet espace privé (2) ? Un champ de ruines ! Révélées par un traveling saisissant, ces ruines seraient le résultat d’un bombardement allemand, selon l’explication donnée par Georges Jonesco dans la version  sonorisée du film. Cette séquence pose un sérieux problème d’authentification. Les personnes qui habitaient - à cette époque - une des maisons au beau milieu de la villa, peuvent témoigner que ces destructions n’ont pas eu lieu à cet endroit! C’est précisément le cas de membres de ma belle-famille dont certains sont encore là pour le dire. A l’évidence, il s’agit d’une erreur de montage : l’enseigne « Villa des Épinettes » a été filmée lors du passage des convois militaires et elle malencontreusement été associée aux images de ruines.

Sur l'escalier de la maison de la Villa des Épinettes (vers 1941)

Dans l 'escalier de la maison, Villa des Épinettes

Certaines desdites personnes - que l’on voit sur la photo ci-contre - se souviennent qu’une bombe est effectivement tombée à proximité (4) de la maison pendant la guerre (sans se rappeler ni le jour ni l’année) ; cette bombe n’y a provoqué que des bris de verre et certainement pas les destructions massives montrées dans la séquence en question. Les dimensions de l’espace en ruines entrevu dans  le film auraient d’ailleurs été au moins équivalentes à celles de la villa dans sa totalité et celle-ci existe toujours (3). Les ruines ont plutôt été filmées à Charenton, où le bombardement allemand du 26 août a effectivement fait huit victimes. Insatisfait de ce flou, j’ai Voulu en savoir plus en visionnant de nouveau la séquence dont le titre prête à confusion. Grâce à des arrêts sur image, j’ai regardé attentivement deux plaques signalétiques de rue auxquelles je n’avais pas prêté attention jusqu’alors et qui, comme l’enseigne « Villa des Épinettes » mise en avant au montage et introduite dans le sous- titre de la séquence, ont aussi été filmées par Jonesco dans l’intention de préciser le contexte de cette dernière ; ces plaques désignent effectivement des lieux sis à Charenton ; l’ une indique « rue Jean Pigeon » (sous la plaque, un numéro de téléphone est imprimé sur le ciment : ENT 26 41). L’autre est une plaque cochère de la rue de Paris à Charenton (rue parallèle et proche de la précédente) donnant les distances respectives de Paris et de Maisons [Alfort]… Avec cette mise au point, on  cerne maintenant un peu mieux l’endroit où se trouvaient vraisemblablement les bâtiments bombardés. Des témoins encore vivants le savaient déjà sans doute, de même que des historiens de Charenton, par d’autres sources. Certains de ces témoins ont peut-être assisté à la cérémonie faisant l’objet de la séquence suivante :

- Obsèques de Jean Viacroze tué par une balle perdue à Saint-Maurice. On voit d’abord des scouts levant les couleurs sur un mat dressé devant l’église St-André et sur le seuil, un prêtre entouré de quelques paroissiens ; ensuite, accompagnant le corbillard tiré par deux chevaux, la foule venu de l’église par la rue du Val d’Osne, contournant le square du même nom et poursuivre son chemin par l’avenue de Gravelle en direction du cimetière…La mort est présente aussi dans la dernière rubrique du générique :

- cérémonie à l’arc de triomphe place de l’Étoile

Peu de commentaires à faire sur cette séquence, sinon un long plan montrant un piéton en civil vêtu d’une canadienne et longeant une file d’attente : un autre plan montre un grand tapis de fleurs entourant le tombeau du soldat inconnu, un arrêt sur image sur une des frises de l’arc de triomphe. L’image précédant le mot « Fin » montre la statue de la République sur la place du même nom.

En guise de conclusion, je peux dire que ces commentaires sur l’émouvant film de Georges Jonesco auraient été un peu différents si j’avais appris à temps la disparition de ce dernier. Je regrette aussi de n’avoir pu le rencontrer pour discuter avec lui du problème du montage, dont il n’est pas responsable, ou des images qui suscitent des interrogations. Ces réflexions m’ont inspiré une idée: prévoir des séances publiques à l’intention des Saint-Mauriciens d’hier et des Mauritiens d’aujourd’hui, et, pourquoi pas dans la salle d’un « Capitole ressuscité ». ces projections seraient ponctuées d’arrêts sur image commentés par des témoins visuels des événements. Il ne fait pas de doute que leur vision pourrait éclairer le film sur bien des points.

La maison de la Villa des Épinettes hier et aujourd'hui

La maison de la Villa des Épinettes hier et aujourd'hui

1. On en voit un fonctionner (le film est muet).
2. Vaste quadrilatère où alternent immeubles et maisons individuelles avec jardin, desservis par une rue de traverse qui débouche de part et d’autre dans la rue des Épinettes. Peu après la guerre, la plupart des jardins ont été remplacés par des garages pour voitures particulières et un immeuble sera construit un peu plus tard sur un jardin collectif attenant à un immeuble ancien.
3. Une maison en ruines se trouvait à une centaine de mètres de la villa des Épinettes (au fond de l’impasse des sureaux), sur un terrain non clos (ou mal fermé!) jouxtant celui de l’école maternelle. On disait que c’était une bombe (celle en question?) qui l’avait endommagée. L’escalier montant à l’unique étage était délabré et dangereux ; ce qui n’empêchait pas les garnements du voisinage, j’en étais, d’y aller fureter et jouer…
4. jusqu’à ce que les promoteurs, très actifs dans ce secteur en partie préservé, s’y intéressent. Aux dernières nouvelles, il semble que ce soit déjà le cas.

8 mai 2019

A Saint-Maurice pour libérer Paris

Le temps passant, je m’interrogeais sur le nombre potentiel de commémorations de la victoire des alliés sur l’Allemagne nazie me restant à vivre. Avant que ne s’effacent de ma mémoire les souvenirs ténus que j’ai de l’époque de l’occupation (1) j’ai pensé qu’il était temps pour l’ancien (Saint-)Mauricien que je suis de consacrer le billet que je projetais de faire sur ce sujet. Ce qui m’y a décidé: la découverte,  il y a déjà trois ans,  d’un document d’archives que des habitants de cette petite commune limitrophe de la partie sud du bois de [...]

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31 mars 2019

Facebook : tout le monde n’y trouve pas son compte

Facebook a connu des déboires récemment, en particulier, un piratage d’adresses ayant entrainé des désabonnements massifs en Europe. Le phénomène se poursuit sur le plan individuel mais ces défections n’ont sans doute, pour l’instant, qu’une faible incidence sur les 2, 32 milliards d’utilisateurs actifs que comptait le « réseau social » en février 2019 selon le Journal du net. (il en comptait 1,13 milliards en 2016). Depuis, il ne laisse pas de faire parler de lui, tant dans la presse que par la voix de ses membres qui en [...]

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16 février 2019

Cham session

Faut-il que deux grandes figures du monde du jazz meurent pour que les auditeurs puissent enfin écouter tout leur soul, sur une chaîne de radio qui leur rend hommage, cette musique que Michel Legrand et André Francis connaissaient si bien; le premier pour avoir composé avec brio des œuvres dans ce style musical longtemps décrié et qui l’était encore dans les années 50 (1); le second, à la même époque, pour avoir fait passer avec bonheur sur les ondes le meilleur du genre, tout en suivant [...]

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27 janvier 2019

France musique 2019: vous allez l’abhorrer!

l est juste temps de sacrifier à la coutume, en souhaitant une bonne année à celles et ceux qui me lisent et me le font savoir; est-ce d’avoir négligé de donner suite à certaines réactions de lecteurs qu’une diminution  du nombre de leurs visites s’est opérée au fil du temps? Je l’ai constaté   à travers les statistiques de consultation; le nombre des visites stagnait depuis la rentrée de septembre dernier;  une lente reprise a  cependant été observée en décembre. Je pense que mes interventions plus rares et le faible renouvellement des sujets ont [...]

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23 décembre 2018

Dans la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 décembre…

…Il m’est survenu un accident grave qui coupe ma vie et me range dorénavant parmi les infirmes. Un ressort s’est brisé dans ma machine. Je subis et je me résigne. Adieu aux fiertés encore subsistantes, aux dernières lueurs de joie naturelle et d’espérance ! Je passe dans la classe des vieux »…

Que les lecteurs qui me restent se rassurent ; ces propos désabusés ne datent pas de la semaine dernière, quoique l’ambiance politique du moment colle assez bien avec leur tonalité amère ; pas plus qu’ils ne remontent à deux ans, [...]

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14 octobre 2018

Le banquet du Canal de Suez à Alexandrie (1865)

Le blogueur amateur de vieux papiers et aimant confronter leur teneur à l’actualité est parfois servi par le hasard et si ses archives contiennent le texte qui documentera le billet du jour, encore faut-il qu’il mette la main dessus à temps ! Ce sera le cas avec l’exposition qui s’ouvre à Marseille le 18 octobre prochain (1), une belle opportunité pour évoquer un texte relatant le banquet offert en 1865 à Alexandrie aux délégués [du commerce international] par le « Canal de Suez », présidé par M. Ferdinand de Lesseps.

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